Didier Ayres, Toxico – 11 &12

Didier Ayres, Toxico – 11 &12

lelitteraire.com propose de manière inédite à ses lecteurs ayant apprécié les billets « en marge » de Didier Ayres de découvrir sous forme de feuilleton son oeuvre théâtrale, Toxico.

XI

Dans le living de Serge et Pascale. Le personnage principal est seul avec Serge. Il est allongé sur le sofa du salon, invité à dormir pour la nuit. Pascale n’est pas là.

Je ne prends plus rien depuis un mois. Je n’en peux plus. Et puis Soleil, mon ami de la DDAAS, il tombe, et il ne le sait pas. Il s’enfonce. Moi, je ne veux pas tomber. Et puis avec Pascale nous voulons un enfant.

Cette semaine j’ai travaillé jour et nuit, j’ai fait pas mal d’argent. Mais je sais que je ne suis pas à ma place. Et ici, non plus. Je suis juste perdu. Je suis étrillé par un sentiment d’amour qui ne me va pas, qui ne me correspond pas, pour lequel je ne suis pas taillé, un monde d’hommes trop dur, trop près des émotions, juste pas à ma place. C’est pour cela que je ne ressens plus grand-chose ni dans le H ni dans l’héro. Je ne suis pas à ma place, y compris dans l’érotisme. C’est pas fait pour moi.

Tu sais, je suis orphelin. Il y a des zones floues en moi. Des zones sans étiquette. Des zones où tout flotte ou rien n’est surdéterminé. J’ai des frères et des sœurs que je me suis choisis sciemment. Qui ne sont pas biologiques.

Moi, je connais mon frère, mon père, ma sœur. Je m’anéantis malgré tout. Je suis à moitié accro aux amphètes.

Tu veux ?

Quoi ?

Coucher avec moi ?

Tu veux, est-ce que je te désire ?

Oui.

Oui. Je sais que Pascale ne m’aime pas. Je ne sais pas pourquoi. Elle voit clair dans les yeux des hommes. Elle ne se trompe pas. Moi je ne peux pas vivre dans la haine. Il y a trop de haine autour de moi. Et le désir, qu’est-ce que c’est ?

Pour toi ?

Oui, pour moi, pour toi.

Comment veux-tu que je te désire ?

N’agis pas, alors.

C’est mon idée : ne pas faire. Je sais que j’y penserai longtemps.

Pas de désir, alors ?

Pas de désir.

Tu voudrais que je m’en aille.

J’ai mal. C’est compliqué.

Tu veux deux amphètes ?

Tu en as ?

Oui.

Donne.

À condition que tu me dises pourquoi j’échoue.

J’échoue. Tu n’échoues pas. J’échoue.

Je te trouve excitant.

Je te trouve attractif. Alors pourquoi ?

Je ne sais pas. Juste une chose impossible. Impossible.

Tiens, prends.

Je les garde pour demain.

Une cigarette ?

Donne.

Je ne peux rien avouer à personne.

Il faudrait que je sois beau. Je me trouve repoussant.

Non, tu es super. Tu es super beau. Tu es sexy.

Alors, on fait quelque chose.

Tu sais je ne suis pas taillé pour cette vie entre les hommes. Milieu trop dur, trop impitoyable. Trop guerrier.

Alors, on ne se parle plus ?

Et demain ? Tu penses à demain. On ne pourrait plus se regarder. Pascale verrait bien ce que nous aurions fait. Moi, je ne veux pas. Non, je ne veux pas. Tu es très beau. Tu es très désirable, mais il faut que cela reste dans ma tête, que rien n’existe de ce genre. Je refuse. De toute manière, je ne suis pas fait pour cette vie. Rien de bon pour moi dans ce monde, la violence. Moi, je retourne cette violence contre moi et personne ne pourrait le supporter.

Tant pis.

Tu sais, je t’observe. Je dropperai les deux Dinitel demain en pensant à toi.

Bonne nuit.

Oui, bonne nuit.

On a raté quelque chose.

Oui, raté.

XII

On change de lieu et de temps. On se trouve dans une discothèque à Kourou, en Guyane française. On peut imaginer que le plateau sera plein de danseurs, de figurants susceptibles de jouer une espèce de chœur, laissant la petite scène qui va se dérouler devenir légèrement mythique, comme si le jeune homme qui danse ici allait vivre, au sein de cette heure nocturne, une scène primitive, constituant sa personnalité, dont il se souviendra comme d’un moment marquant.

Tu es seule ?

Oui. J’aime cette boîte.

Je travaille à l’hôtel des Roches.

Ici ? À Kourou ?

Oui.

Viens boire un verre.

Mon frère ne m’aime pas.

Tu vois, ce légionnaire. C’est mon copain du moment. Il faut l’éviter. Il va croire que tu me dragues.

Tu sais, je suis sous psilo. Il y a un dieu pour. Un dieu qui danse. Un dieu qui me traverse comme une épée, comme un glaive royal.

La danse de dieu ? Tu rigoles ?

Non, pas du tout.

Tu désires quelqu’un ?

Tu veux dire sexuellement ?

Oui.

Laisse-moi tranquille. J’ai 17 ans, et je sais pas grand-chose des états sexuels entre personnes adultes.

Et puis, je suis dans un état bizarre. C’est comme si je traversais une route brumeuse, et dont le brouillard serait enivrant, comme si j’étais pris par cette ivresse, sans boire, juste en dansant. Et puis la psilo réagit différemment sur chacun.

Je crois qu’il nous regarde.

Ce sergent ?

Tu veux un verre ?

Un tonic, c’est mieux.

Alors deux !

Quel vacarme !

Tu es un peu ado encore…

Oui, mais je sais que je suis quand même profond. C’est ce que m’a dit la jeune gitane qui m’a lu les lignes de main : un vol de papillons noirs.

Le plus jeune des personnages se dirige vers le comptoir du Club, commande deux tonic. Le légionnaire, le sergent vient vers lui. Il lui donne un violent coup de tête. Puis il regagne son siège.

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