Denis Johnson, Des Anges

Denis Johnson, Des Anges

Un homme et une femme en perdition se rencontrent dans un car Greyhound. Le bout de chemin qu’ils feront ensemble n’a rien d’angélique

La balade de Bill et de Jamie

Elle, Jamie Mays, flanquée de ses deux filles Miranda et « Baby » Ellen, fuyant un mari médiocre et adultère avec à peine quelques sous en poche ; lui, William Houston Junior, ancien marin, vivant de boulots temporaires et d’expédients plus ou moins légaux. Tels sont les « anges » de Denis Johnson, plutôt tendance déchus que gracieusetés lumineuses et éthérées. Ils se rencontrent non pas dans le voisinage de Dieu mais dans un car Greyhound ralliant la Pennsylvanie. Une rencontre qui sans doute n’aurait connu d’autre horizon que ces premiers mots échangés et ces quelques verres bus ensemble de bar en bar si un dealer n’avait abusé de Jamie en la bourrant de drogues. Cette mésaventure va s’avérer un ciment des plus solides, mais unissant Bill et Jamie pour le pire au lieu du mieux attendu.

Cette histoire d’amour marquée du sceau de la déchéance partagée au coeur de l’alcool et de la drogue met en scène des personnages vivotant dans ces basses zones de la société où règne la loi du « tant bien que mal », où l’espoir se nourrit essentiellement d’une religiosité de pacotille coincée entre textes bibliques et fréquentation assidue de voyants en tout genre – où les membres d’une famille sont dispersés entre domicile, prison et asile. Cela nous vaut quelques passages saisissants où l’auteur jette une lumière crue et sans complaisance sur les paysages urbains, les délires éthylico-stupéfiants, la détresse humaine. Détresse à laquelle il a su donner, chez Bill et Jamie surtout, une dimension tragique : conscients – certes de manière très fugitive – de courir à leur perte, ils demeurent incapables de mettre en oeuvre les moyens qui leur permettraient de s’en tirer.

Malgré cela les personnages gardent quelque chose d’inconsistant, de factice. Comme si l’auteur n’avait jamais entretenu avec eux la moindre connivence et s’était maintenu à distance de leurs émotions. Même lorsque le « je » de Jamie, de Bill ou de quiconque prend pour un temps les commandes de la narration, leur intériorité nous demeure étrangère. La responsabilité en revient pour une large part aux dialogues, où le registre de langage est souvent en décalage par rapport au locuteur. Peut-être ces incohérences figurent-elles dans le texte original, mais l’on tablera plutôt pour une faute de traduction : pourquoi un traducteur qui, à en juger par des phrases de ce type – « […] mais son propre état de confusion le faisait taire comparé aux transactions de la rue de tous les jours. » – n’est pas toujours allé au-delà d’une transposition littérale de l’anglais en français, se serait-il donné la peine de travailler à la justesse de ton des dialogues ? Et la bizarrerie de ces formules ne se justifie nullement par l’adoption du point de vue d’un protagoniste en proie à la confusion mentale !

Ces maladresses de traduction manifestes sont, bien sûr, un obstacle à la lecture. Mais quand bien même elles seraient corrigées, il y a fort à parier que le roman, entaché par un dénouement moiré de reflets par trop bien-pensants, resterait anecdotique. C’est regrettable : prétexte à toute une galerie de portraits pittoresques puisés dans cette frange de la société où prédominent misère matérielle, détresse morale et mentalités primaires, l’histoire de Bill et Jamie aurait pu briller de cet éclat sali et puissant que revêtent parfois les tragédies les plus sordides.

isabelle roche

   
 

Denis Johnson, Des Anges (traduit par Jean-Pierre Carasso), Christian Bourgois, « Fictives », 2003, 264 p. – 15,00 €.

 
     
 

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