Décès de Jean-Daniel Rohart, un poète jungien au fond duquel on entend un peu plus que la mer

Décès de Jean-Daniel Rohart, un poète jungien au fond duquel on entend un peu plus que la mer

Si le mal est ce qui demeure d’avant la Création, l’état catatonique peut s’affilier à l’avant-scène du néant. Ainsi en fût-il de l’ami Jean-Daniel Rohart, dont la source spirituelle inépuisable, ou bien en raison d’elle, n’a pas conjuré la soi-disant réalité dans laquelle se vautre le sens : le sens commun qui n’est que l’autre nom du sentimentalisme universel et des affaires qui l’accompagne.

Pour Jean-Daniel, le monde ou ce que l’on prénomme ainsi, faute de Nom satisfaisant, n’était pas une affaire dans le tiroir duquel on chercherait ses mots. Le monde est trop infime pour enclore l’esprit qui n’a nulle clôture, surtout pas celle de l’univers objectif, de la rigolote et maussade intersubjectivité. Quant au Sujet, ma foi, on sait quelle clownerie elle représente !
Dans son magnifique recueil de poésies, Comme un coquillage où l’on entend la mer, Jean-Daniel Rohart expose son « épopée postulée des cendres ». Agrippa d’Aubigné écrivait : « comme un nageur venant du profond de son plonge, / Tous sortent de la mort comme l’on sort d’un songe », anticipant la destinée de Jean-Daniel. Je me souviens de nos soirées dans la vallée de la Marne, cette vallée si belle dans sa damnée insignifiance de coteaux où nous évoquions pêle-mêle Jung, l’anima et l’animus, Berdiaev et Soloviev, les théories de l’éducation et les couleurs des vins que nous buvions : il y avait dans l’âme de Jean-Daniel cette couleur de cheminée qui tient chaud au cœur, mais qui tire mal comme son âme.

Il parlait de son intimité, de ses joies – car il avait le rire chaud, sans gravité, qui déclenche le fou rire -, de son envie de vie accolée à son désir de disparaître. Alain était là également. Rohart nous avait racontés comment il avait tenté de se suicider en sautant du septième étage d’un immeuble au bas duquel, par miracle, se trouvait un tas de feuilles meubles qui lui avaient sauvé la vie. Il plaisantait sur les électrochocs qu’il avait subis, lors de ses séjours à l’hôpital, de son emploi de professeur et de l’inanité de presque tout : « Grincements de dents des joies le paon ne faisait plus la roue le zèbre ne piaffait plus dans l’arène ils avaient versé des laves dans le cœur chevelu des enfants pourtant voilà que j’ai regagné mes quatre murs sur l’ennemi (et l’ennui pour un soir peut-être) à la pointe de mes yeux et de mon sang mon sang le pavot le taureau ».

C’est avec une immense tristesse que j’ai appris le décès de Jean-Daniel. Il avait fait sienne, je crois, cette citation de Nietzsche avec tout ce qu’elle implique de difficultés et de douleurs aussi :  » Puisse chacun avoir la chance de trouver justement la conception de la vie qui lui permet de réaliser son maximum de bonheur « . C’est un homme qui n’a jamais été accrédité et cette absence d’accréditation faisait la force de son écriture : « Les mots qui sont des sortes d’objets aux contours de calligraphies noires ont comme eux une mémoire d’individu ».
Se refusant au désespoir, comme tous ceux en prise avec ce potentat qu’il faut combattre avec témérité, il n’assimilait cependant pas « le vide-ordures à un vide-tristesses ». À l’instar d’un Kenneth White, le silence était devenu « une seconde nature / et connaître à la fin / dedans le crâne, dedans les os / le sentier du vide ». En effet, lorsque la lucidité s’enfonce dans le désespoir pour évincer ce squatteur, « la pureté est au-delà de la perfection », là où « la forme s’installe en une cérémonie de couronnement ».

En dépit de ses gouffres internes reposant sur des pitons abrupts, à l’allure de vipère aspic, Jean-Daniel Rohart détestait « le triste arc-en-ciel de la résignation » et la « triste sagesse des peuples ». Nos discussions littéraires, nos « douze arpents de silence blanc tout au fond du cerveau », ne favorisaient qu’une idée fixe : l’hypothèse suivante ! La vie spirituelle n’est-elle pas après tout qu’un mélange de longues promenades, d’hypothèses et de trahisons de soi ?
Au fond, l’idée de port n’existe pas. La marine est une blague : « Le port quant à lui est l’enfance du paysage à l’orée des vieilles vagues qui rongent les falaises qui se déchiquetèrent de désespoir dentelé comme une scie circulaire qui est tout à la fois ASTRE VIE ET MORT ».

Jean-Daniel était le contraire de l’homme à tout faire. Concentré sur ce qui n’existe pas pour la plupart, il ne bouffonnait pas dans la « vie sociale » qu’il ne trouvait pas même ridicule tant elle ne lui inspirait rien. Il y a de ces sortes d’hommes sans étiage de quelque nature qu’il soit. Au fond, tous les poètes mugissent d’un biscornu sabir : ils sont intraduisibles dans toutes les langues, sauf celle qui viendra hors des Législations de la Fiction, celle qui plante la beauté du surlendemain comme un drapeau détricoté.
Je ne veux pas l’imaginer sur son lit de mort, comme le portrait de Napoléon par James Sant. Je préfère l’entendre, une dernière fois, rire aux éclats, les joues rougies par l’alcool et les flambées, évoquer ses classes, ses marches avec son chien Pickwick, Castoriadis, son fils et sa femme. « Écrire des poèmes ? / Plutôt suivre la côte / fragment après fragment / ça avance / ça respire / ça se déploie ».

Enfin, en guise d’épitaphe hélas : « Certains poèmes n’ont pas de titre / ce titre n’a pas de poème / tout est là dehors ». Jean-Daniel Rohart était un ami de Kenneth White. La mort taille trop grand pour lui alors que la majorité des vivants nage dans l’existence comme dans une boue trop large.
J’ai envie de me taire. Je n’ai envie de rien.

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