De Paris à l’Italie : les dérives de Véronique Massenet – entretien avec l’artiste

De Paris à l’Italie : les dérives de Véronique Massenet – entretien avec l’artiste

Véronique Massenet a compris que pour faire surgir les ombres blotties dans l’être, pour laisser émerger l’énigme du monde, il faut avancer dans l’inconnu. Le “ je ” qui l’éveille chaque matin en refermant les portes de la nuit ouvre son regard sur des formes rêvées par la lumière. Traversant les matières, l’artiste franchit un horizon des profondeurs. L’espace intérieur qui est sans forme passe d’un espace clos à un espace ouvert mais par imbrications. A la fonction immobile de la statue répondent des ouvertures, des passages d’air.
Dans la fragmentation, la césure, surgit de la pleine masse de la terre cuite, du bronze ou du bois, une tension que l’artiste propose de mettre en fonction. Le modelé devient ce réel sur lequel ce dernier ne peut plus se plaquer au sein d’une étrange harmonie. S’y concentrent le dehors et le dedans. Le silence s’ouvre à l’intime infinité de ses possibles qui jouent. La matière et ses jointures deviennent notre centre décalé.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Les milles choses que j’ai envie de faire, plus celles que je me sens obligée de faire sans aucune envie .

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Quand j’étais enfant et triste après des conflits, je rêvais une vie imaginaire ou tout se rétablissait selon mon désir et c’est tout naturellement que, allant vers l’âge adulte, mes rêves se sont transposés dans mon travail de sculpture. J’y invente des éléments qui s’aiment, qui ont envie de vivre ensemble et d’évoluer vers un plus… C’est la même vie parallèle, aussi nécessaire aujourd’hui pour moi que quand j’étais enfant, qui me sert à comprendre, raisonner et équilibrer la vie réelle. En fait j’ai continué mes rêves d’enfant

A quoi avez-vous renoncé ?
J’ai eu beaucoup de chances et je n’ai pas eu à renoncer à rien d’important. Ou plutôt tout renoncement a été un choix au profit d’autres préférences.

D’où venez-vous ?
D’une famille nombreuse, 7 frères et sœurs. Une enfance à Paris pendant toute l’année scolaire, en Bretagne et dans le sud-ouest durant les vacances. Jusqu’à mon départ en Italie vers 20 ans

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Beaucoup de facilité dans beaucoup de domaines, beaucoup d’énergie, mais souvent freinée par des lenteurs de décision

Qu’avez vous dû « plaquer » pour votre travail ?
J’ai du organiser ma vie avec, cherchant une place pour tout. Mon mari, mes enfants ne m’ont peut être pas trouvée toujours suffisamment disponible… je n’ai pas réussi à conserver et cultiver de nombreuses amitiés faute de temps.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
En ce moment, les bains de mer tôt le matin quand la plage est vide, sublime ! à 9h je suis prête pour le reste.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Que la sculpture est pour moi plus un remède qu’un métier. Mais c’est peut être ainsi pour beaucoup

Quelle fut l’image première qui esthétiquement vous interpela ?
Dans les livres d’art de mon père, les visages des sculptures égyptiennes. Petite fille, les visages de Carpeaux aussi m’émerveillaient.

Où travaillez vous et comment ?
Toujours seule dans mon atelier. Le bloc de bois, le tronc doit trouver en lui le moyen de s’animer, changer et se développer, une petite aventure. Et devant l’ordinateur pour raconter l’histoire

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ?
J’adore la musique classique, je l’écoute le soir, de temps en temps des variétés aussi, Beatles, Baez, Ferré etc… mais je ne l’écoute pas dans mon atelier car je m’absorbe trop et je m’aperçois de n’avoir plus entendu.  Je préfère le silence.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je lis beaucoup et rarement je relis. Il faudrait, un temps, oublier les nouveautés et relire. Dernièrement un auteur m’intéresse et je le refeuillette : Comte-Sponville. J’ai aimé relire « Concerto à la mémoire d’un ange » de Smith ces jours6ci. Je n’ai pas de livre de chevet.

Quel film vous fait pleurer ?
« Novecento » qui finit avec le ballet de Nijinski sur la musique du Boléro de Ravel.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Moi, mais je ne m’observe jamais beaucoup. Même si le portrait est un genre qui me plaÏt, je n’ai jamais été tentée de faire un autoportrait. Je préfère les questions de relations, de répercussions, d’évolution…

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Quelquefois, il aurait mieux valu que je n’ose pas écrire ! Certains personnages – que j’estime – m’ont renvoyée sans le moindre intérêt.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Paris, la ville de mon enfance où je retourne volontiers.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?
Je me sens plus proche de danseurs et de musiciens pour leur expression dynamique et rythmique qui se déroule dans le temps. Autrement j’aime beaucoup Penone, sans m’en sentir proche, nos démarches sont différentes. Warhol aussi, pour ses répétitions, Pevsner qui avec des droites créait des courbes… Je viens de voir une expo de Miro en Bretagne mais je n’arrive pas à entrer dans son univers. J’avais au contraire été émerveillée par Dali.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Une Tablet.

Que défendez-vous ?
Les liens, les équilibres

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ?
C’est un peu simpliste, une boutade peut-être. L’amour a tellement de facettes et est beaucoup trop complexe pour pouvoir être résumé ainsi dans ses mécanismes;

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ?
Dire oui sans savoir de quoi il s’agit, c’est une attitude généreuse et téméraire ! Ici, peut- être une façon de suggérer avec légèreté d’être prêt à tout concéder…

Présentation et entrtien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com le 24 aout 2013.

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