Davide Rodogno, Contro il massacro. Gli interventi umanitari nella politica europea, 1815-1914
Une brûlante actualité

Les évènements de Syrie et les débats autour d’une intervention militaro-humanitaire, occupent une grande place dans les médias. C’est donc le moment de lire le livre de l’historien italien Davide Rodogno consacré aux interventions dites humanitaires au XIX° siècle.
La période étudiée (1815-1914) est la première qui voit les grandes puissances européennes s’intéresser au sort de populations victimes de massacres de plus ou moins grande ampleur. Ce type de crises, en effet, se multiplie, pendant le XIX° siècle : en Grèce, au Liban, dans les Balkans, en Arménie, en Crête. Toutes sont minutieusement étudiées par Davide Rodogno, à partir d’archives françaises et britanniques remarquables, auxquelles il ajoute des articles de presse et des ouvrages de l’époque.
Ces crises se déroulent sur le territoire de l’Empire ottoman. Ce détail a son importance car il justifie, aux yeux des contemporains, la mise en accusation de cet Etat jugé barbare et l’intervention des Européens en faveur des populations chrétiennes martyrisées. L’obscurantisme de la religion musulmane comme l’incapacité des dirigeants ottomans à entamer des réformes structurelles pour protéger les chrétiens excluent l’Empire du sultan du club des Etats civilisés. De fait, sa souveraineté peut être violée en faveur d’une action militaire.
Avant d’analyser en détails chacune des crises et la façon dont les Européens ont réagi, Davide Rodogno décrit le contexte dans lequel ces évènements se sont déroulés : la hiérarchisation des peuples, le sentiment de supériorité des Européens, le colonialisme, la crise systémique de l’Empire ottoman et la fameuse Question d’Orient. Les réactions des Européens se caractérisent par leur grande diversité, depuis l’abstention en détriment des Arméniens jusqu’au blocus de la Crête, en passant par l’intervention militaire (d’ampleur différente selon les cas, en Grèce ou au Liban) ou l’envoi de gendarmes. Chacune des situations a ses spécificités, géographiques ou historiques, stratégiques ou géopolitiques, toujours prises en compte par les capitales européennes. Le rôle et l’influence du Royaume-Uni sont très bien mis en lumière. La position de Londres s’avère en effet déterminante pour définir la nature de l’intervention ou son absence.
Le livre permet de saisir les dilemmes des gouvernements, la façon dont ils analysent les situations, les influences et pressions subies, le poids des facteurs extérieurs mais aussi intérieurs. Loin de rester passifs ou indifférents, les dirigeants cherchent la solution la meilleure, ou la moins mauvaise possible, en tout cas la plus conforme à leurs intérêts. De multiples plans sont proposés pour sortir de l’impasse, prévenir les tueries, tout en veillant à préserver la paix internationale et l’entente entre les grandes puissances.
L’autre acteur très présent dans cette affaire est l’opinion publique, ou plutôt ce qui en tient lieu à cette époque, les journalistes, les écrivains, les lecteurs des grands journaux. Ce sont ces personnes qui s’enflamment pour les victimes et/ou les insurgés, créent des comités et autres groupes, appellent à la défense de l’humanité en péril, poussent leur gouvernement à intervenir, sans toujours connaître précisément la complexité des enjeux. Si, d’un côté, ces personnes font connaître en Europe la réalité des massacres (d’où les tentatives ottomanes d’empêcher l’accès aux régions concernées aux journalistes, notamment en Macédoine au début du XX° siècle), de l’autre – et le livre le montre très bien – leur influence sur la décision politique est très limitée, voire nulle dans certains cas. Le Premier ministre britannique Gladstone ne se laisse pas impressionner.
Davide Rodogno pointe également les limites de l’engagement humanitaire, très sélectif en réalité. Il concerne uniquement les populations chrétiennes, et rarement les musulmans pourtant eux aussi victimes de massacres. Et il ne s’intéresse pas aux exactions commises par les Européens dans leurs domaines coloniaux (Hereros, guerre des Boers, Algérie, etc.).
Cette étude offre une grille de lecture très intéressante sur les enjeux actuels, d’où l’intérêt du dernier chapitre, écrit sous la forme d’une comparaison avec les interventions humanitaires de la fin du XX° siècle. A un siècle d’intervalles, les motivations, les arrière-pensées, les erreurs et les limites sont très proches, voire identiques. Il est en tout cas clair que ces interventions n’ont jamais été désintéressées et sont restées d’une efficacité relative sur le sauvetage des populations.
f. le moal
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Davide Rodogno, Contro il massacro. Gli interventi umanitari nella politica europea, 1815-1914, Laterza, avril 2012, 405 p.- 35,00 € |
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