Daniel Bourdon, Le cas Alpha

Daniel Bourdon, Le cas Alpha

Alpha béant ou l’objet sérieux de la dérision

Daniel Bourdon reste un écrivain méconnu et rare. Tous ses livres ou presque sont publiés chez Fata Morgana (Les gardiens du territoire, La dispersion, L’opuscule, Abécédaire, Lettre mort) de même qu’ un volume et des traductions du poète « frère » et vénézuélien Rafael Cadenas, Fausses manœuvres (même éditeur). L’auteur affectionne ce qu’il nomme des « histoires brèves » aux narrateurs multiples et anonymes. Les lieux des narrations sont improbables, fort peu contextualisés donc énigmatiques.
A la brièveté de chaque texte fait pendant une complexité dans laquelle les narrateurs (et le lecteur) sont imbriqués. Certains semblent atteints de schizophrénie plus littéraire que littérale : ils se dédoublent en des mises en abyme. Borgès n’est jamais loin. Comme chez lui, plusieurs textes sont des condensés d’aventures romanesques que l’auteur ne prend pas le temps de développer à l’inverse d’un Calvino qui aurait sauter sur de telles occasions. Mais Bourdon à mieux à faire : il interroger le langage et tente de trouver un sens à la littérature qu’en dépit des siècles de pratiques tout auteur ne fait qu’effleurer.

Dans ce but et pour perdre sont lecteur, l’auteur mélange réalité et fiction, multiplie fausses pistes et chausse-trappes. Proche de son  Abécédaire, son nouveau livre ressemble à un « discours de la méthode » très particulier : il ignore la logique et le raisonnable. Les récits poétiques fourmillent de portraits dégingandés et l’auteur se retrouve en porte-à-faux entre lui-même et son univers.
Grandeur et décadence en un labyrinthe poétique poussent le lecteur à se  perdre, entre dédoublement et modifications où le passage à l’altérité renvoie du pareil en même… Si bien que demeurent entre le lecteur et le texte  une rencontre volontairement impossible ou décalée, un seuil infranchissable dont l’auteur feint d’expliquer la « raison » : « Les jours passent, les amis changent, les amours meurent, mais l’écriture et les maladies nerveuses ne disparaissent jamais.(…) j’écris toujours, je ne cesse d’écrire. Nouvelles, récits, poèmes en prose, se disputent les pages, envahissent mes carnets. Sans doute me faudrait-il d’emblée les congédier, mais il m’est impossible de résister au flux ». Dans ce flot ininterrompu, l’auteur laisse jouer un certain hasard sans se soucier de la menace qui pèse sur certains narrateurs.

L’objectif est moins l’érection d’un univers que de mettre à mal certaines visées du langage dans sa prétention à l’abstraction spéculative ou à la narration romanesque spéculaire ou épique. En ce sens, l’œuvre ne ressemble à aucune autre : moins obsessionnelle que celle de Claude Louis Combet, moins axée sur la volonté de faire corpus comme chez Borgès, l’artiste fait preuve d’une maîtrise absolue pour transformer l’angoisse existentielle en farce fort civile mais tout autant imprécatrice.

jean-paul gavard-perret

Daniel Bourdon,  Le cas Alpha, Illustrations originales de Jan Voss, Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2017, 64 p.

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