Cyril Bonin, d’après le roman de Douglas Kennedy, La Poursuite du bonheur
C’est dans l’appartement minuscule d’Éric, son frère aîné, que Sara croise de regard de Jack alors qu’une vingtaine de personnes fêtent le premier Thanksgiving de paix, en 1945. Elle ne se trouve pas à sa place et pense partir quand il l’aborde. L’émotion est brutale, elle tombe amoureuse. Bien qu’il lui annonce partir pour neuf mois pour l’Europe, dès le lendemain, en tant que journaliste, ils passent la nuit ensemble. Avant de se séparer, ils promettent de s’écrire… tous les jours.
Sara le fait mais elle n’a aucun retour. Elle met en danger son travail de journaliste pour guetter un hypothétique courrier. Elle déprime. Son frère fait tout pour la soutenir. Elle se met difficilement à l’écriture et peu à peu s’installe dans une nouvelle vie. Elle reçoit enfin une carte signée de Jack où il a écrit Sorry. Et Sara va s’enfoncer dans une succession de situations difficiles, ne maîtrisant plus rien jusqu’au jour où…
L’amour d’une nuit peut-il être la passion d’une vie ? est la question fondamentale sur laquelle Douglas Kennedy assied son roman. Avec ce livre, il signe une tragique histoire d’amour. Trois personnages portent cette histoire, entourés d’une galerie bien étoffée de protagonistes représentatifs de la population des États-Unis de l’Après-guerre. Si la paix s’est installée, elle est bien vite remise en cause par l’émergence de ce qui deviendra la Guerre froide et les ravages du Maccarthisme. Certes, la menace communiste était très présente avec la volonté d’un staline de s’imposer comme le maître, mais de là à basculer dans de tels excès de la part d’une large partie de la population, il y avait un pas.
Sara qui est prête à accepter toutes les compromissions avec ses sentiments et sa fierté se laissera subjuguer par cette liaison qui ne la quittera pas. Éric, son frère aîné qui travaille pour les milieux du spectacle, du cinéma, a adhéré au parti communiste et fait partie de ces hommes qui aiment leur semblable, une tare dans cette société à la morale « rigide ».
Jack est le pire catholique irlandais qui soit, d’après sa sœur, une femme libre, qui croit à toutes les gâteries – péché originel, exil du paradis, feux de l’enfer – données par l’ancien testament. Mais c’est un catholique qui sait gérer ses jugements quand cela l’arrange.
Douglas Kennedy a, depuis son entrée en littérature, dénoncé de manière acerbe des aspectset des particularités de la population des États-Unis, ce puritanisme qui masque une énorme hypocrisie. Il convoque les contraintes de l’écriture, les difficultés de mener d’autres activités en parallèle et les autorités qui chassent les communistes et les homosexuels.
L’adaptation de Cyril Bonin reprend l’essentiel du roman. Celui-ci construit un scénario tout à fait cohérent qui laisse découvrir, avec toute la tension nécessaire, les multiples péripéties vécues par les principaux acteurs du drame.
Le graphisme qu’il réalise avec ses traits gracieux donne une belle image des personnages, des différents décors dans lesquels ils évoluent, que ce soit des appartements new-yorkais ou des maisons dans le Maine.
Un album passionnant à suivre pour cette plongée dans un passé somme toute assez récent avec des sentiments, des émotions, des situations toujours d’actualité. Une belle lecture-plaisir.
serge perraud
Cyril Bonin (scénario d’après le roman de Douglas Kennedy), La Poursuite du bonheur, philéas, octobre 2024, 144 p. – 21,90 €.
