Colum McCann, Zoli
Un récit romanesque à souhait, à travers lequel se découvre le triste sort réservé aux Tziganes durant les dernières décennies
Slovaquie, 2003 : un journaliste se rend dans un camp de Roms pour tenter d’en savoir plus sur Zoli, poétesse gitane de l’après-guerre. Le décor, sordide, est planté :
L’immonde paysage se révèle peu à peu, les seaux renversés […], le landau cassé dans les mauvaises herbes, le baril de pétrole qui tire une langue rouillée, la carcasse d’un frigo dans les ronces.
Mettant de côté ses a priori, il s’avance, entouré d’enfants. Pénétrer dans la communauté pour un gadjo est loin d’être aisé. Et dès qu’il évoque Zoli, tous les visages se ferment.
Car Zoli est une figure légendaire. Appartenant à une noble communauté de musiciens, elle chante. Les gens parcourent des kilomètres pour écouter ses chants mélodieux contant le sort des Gitans. Un beau jour, Zoli croise Swann, qui, fasciné par la jeune femme, transcrit ses poèmes. Swann est anglais, il a quitté l’Angleterre capitaliste pour rejoindre l’Est avec des idéaux plein la tête :
Les choses ne peuvent attendre, disait-il. Elles ont besoin qu’on les fasse. Il envisageait un monde dressé comme un arc-en-ciel, et la foule, dessous, levait des yeux admiratifs. Il voulait s’emparer de tout ce qui était vague, uniforme, pour lui donner un relief.
Voilà pourquoi il cherche à s’emparer des poèmes de Zoli, à l’encontre de la tradition tzigane. Mais comment le saurait-il de toute façon, lui qui cherche avant tout à imposer sa propre vision des choses ? Car les intentions de Swann vont plus loin que la simple transcription des poèmes ; ce qu’il cherche, c’est aider les Tziganes à se fixer, à quitter leurs caravanes pour accéder à des biens matériels comme l’eau courante, un toit stable pour toutes les nuits. Imposer une idée, un Idéal, sans tenir compte de ce qui importe pour eux : le massacre peut commencer. Le nazisme avait tué les parents de Zoli, le communisme achèvera sa communauté.
Zoli est une légende. Pourtant, le lecteur suit chacun de ses pas, la découvrant toute petite en Tchécoslovaquie, dans les années 1930, et la laissera très âgée à Paris, en 2003. Le lecteur ignore donc peu de choses concernant Zoli : son enfance marquée par la mort de sa famille exterminée par des nazis, l’errance avec son grand-père, la vie dans les camps gitans, sa passion pour le chant, sa rencontre avec un curieux anglais exilé, assoiffé de révolution communiste. Du romanesque à toutes les pages : des aventures incroyables, des amours tourmentées, un destin dramatique. Et l’histoire individuelle a pour toile de fond rien moins que le tumultueux XXe siècle. Les intentions de l’auteur sont louables : très documenté sur le sujet, il fait découvrir au lecteur les nombreuses atteintes physiques et morales portées aux Roms tout au long du siècle. Le tableau final de son roman est d’autant plus tragique, offrant l’image de camps en banlieue parisienne hantés par de jeunes drogués, et qui présente les Tziganes comme les laissés-pour-compte de l’Histoire.
On a le sentiment que Colum McCann ne veut pas laisser Zoli s’échapper : sur elle tout est dit, ou presque. Si le journaliste du premier chapitre semble perdre sa trace – ce qui laisserait comme en suspens cette femme fascinante – le lecteur quant à lui, ne l’a pas quittée d’une seconde et les dernières pages semblent interminables, ce qui diminue sans doute la poésie et le mystère inhérents au personnage de Zoli.
NB – L’éditeur de Colum McCann paraît très attaché à son auteur, puisqu’à l’occasion de la parution de Zoli, il réédite simultanément cinq autres de ses livres.
m. piton
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Colum McCann, Zoli (traduit par Jean-Luc Piningre), Belfond, août 2007, 328 p. – 21,00 €. |
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