Clément Rosset, Entretiens avec un dévoyé ou De la philosophie considérée comme dialogue

Clément Rosset, Entretiens avec un dévoyé ou De la philosophie considérée comme dialogue

Clément Rosset (1939-2018) reste un modèle rare et singulier de la philosophie française. Il a fui tout système pour développer une pensée centrée sur l’acceptation sans détour du réel, « sans double » (écrivait-il) ni consolation possible.
Ses ouvrages, le plus souvent courts et incisifs, s’attaquent ainsi aux illusions du sens et de la transcendance. Et en tant que marginal enjoué, il reste l’un des rares à avoir fait de la lucidité sans fard non une résignation, mais sa propre forme de « gai savoir ».

Pour preuve, ce livre où Rosset revient d’une certaine façon à la forme des dialogues chers aux philosophes. Son « LUI » semble admettre une théorie. Et de rappeler la nature au « MOI », aussi diserte que claire : « Elle affirme qu’il n’y a aucun rapport nécessaire entre les moments successifs de l’expérience psychologique et que ce que nous appelons moi ou personnalité n’est que l’addition contingente d’instants hétérogènes. »
Notre bavard d’âge et ailé rappelle en conséquence qu’il en résulte une donnée majeure : n’existe aucune véritable unité de la personnalité. Bref, l’idée du moi est un mirage, un fantôme. Et Rosset de souligner : « lorsqu’on pense à soi, on ne pense exactement à rien. »

Dès lors, dans cette rencontre dans un café parisien, ces deux hommes ne se contentent pas de brèves de comptoir. Certes, l’un est un étrange inconnu mais son interlocuteur est professeur de philosophie. C’est un et du Rosset pur jus avide de conversations ironiques farcies de contradictions et de provocations.
Ce livre est aussi le portrait d’un tel penseur dont le quotidien revient à écouter les hommes instruits, épouser leurs obsessions, se modeler selon leurs désirs. Non pas par une faiblesse, mais par stratégie.
Et si finalement existe une théorie, celle de son existence est à la fois comique et cruelle. Rosset est bouilleur de crus et brouilleur des frontières de l’identité.
D’où la clé de cette conversation de sages : où finit la vérité, où commence le rôle ? S’y esquisse après tout et au fil des pages une figure paradoxale du « héros moderne » et par anticipation de l’histrion postmoderne : il n’est rien, sinon le reflet des attentes et passions d’autrui.

Mais tout se joue ici dans la verve de sa drôlerie, le tout pour une nouvelle figure de la philosophie bien éloignée de ses leçons et pensums maudits – parfois moins, parfois plus.

Clément Rosset, Entretiens avec un dévoyé ou De la philosophie considérée comme dialogue, Préface de Santiago Espinosa, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2026, 128 p. – 24,00 €.

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