Claude Pujade-Renaud, Chers disparus

Claude Pujade-Renaud, Chers disparus

A travers une forme narrative atypique, Claude Pujade-Renaud nous ouvre les portes de cinq destinées hors du commun

Elles ont nom Athénaïs Michelet, Fanny Stevenson, Marguerite Schwob, Marinette Renard, Charmian London… et leur patronyme vous dit déjà le trait – en soi exceptionnel – qui les unit : toutes ont partagé la vie d’écrivains illustres. Elles ont aussi en commun d’avoir survécu à leur compagnon, et d’avoir dû surmonter l’épreuve terrible de la perte, du deuil. Leur est échue aussi, à toutes, vestales vigilantes, la tâche d’assurer la survie, la valorisation de l’œuvre du défunt, de préserver sa mémoire. Un autre trait d’union s’est depuis peu tracé entre elles : le livre de Claude Pujade-Renaud. Une œuvre de fiction, affirme son auteur qui, à l’opposé du biographe livrant une compilation de faits et d’événements pour les recouper et les interpréter ensuite, a choisi la voie de l’ultime subjectivité : le récit à la première personne. Une approche qu’elle adopte à cinq reprises, pour chacune des femmes qu’elle a voulu évoquer.

Athénaïs, Fanny, Marguerite, Marinette et Charmian, donc, tout à tour, prennent la parole au soir de leur vie et racontent un peu de ce qu’elles ont vécu auprès de leur époux tandis qu’elles travaillent à l’établissement d’une édition d’œuvres complètes, à la publication de lettres ou de journaux intimes et qu’elles veillent à ce que soit épargnée la mémoire du défunt. Voguant entre les souvenirs surgissant et l’immersion dans ces manuscrits qu’il faut classer, dépouiller, trier – voire expurger de certains passages, leur parole, à chacune, se meut d’une époque à l’autre, achoppe sur des interrogations douloureuses, revient en profondeur sur les aspects les plus intimes d’une relation conjugale parfois difficile, décrit sans fausse pudeur mais sans exhibitionnisme superflu la chair meurtrie et souffrante du corps malade. Ces évocations se doublent, pour toutes ces femmes, d’une plongée introspective dans les replis les plus obscurs des histoires familiales où gisent prégnance excessive d’un père ou d’une mère, deuils traumatisants, problèmes de filiation… lieux d’origine de la plupart des thématiques récurrentes d’une œuvre littéraire. Et sous-jacente à ces résurgences intimes et personnelles, derrière cet accompagnement de tous les instants ante et post mortem se dessine en cinq variantes une réflexion sur la génèse de l’oeuvre, ce qui la nourrit et fait sa grandeur.

Cette unité thématique va de pair avec une unité narrative dans le sens où de subtils échos s’entendent d’un récit à l’autre : Athénaïs lit Jules Renard, Marcel Schwob se rend en pèlerinage aux îles Samoa, Charmian London pense souvent à Fanny Stevenson, Marinette revient sur la manière dont son époux percevait Marcel Schwob… et achevant de cimenter la cohérence de cet ensemble, l’écriture de Claude Pujade-Renaud, résolument contemporaine mais sans anachronisme, ne s’embourbant jamais dans le faux semblent d’un hypothétique « style XIXe« , court d’un bout à l’autre du livre avec simplicité, selon un phrasé sensible, délicat – sans arabesques forcées – au plus près du ressenti. Une écriture remarquable, aussi, en ce qu’elle prend pour chaque récit une tonalité particulière, qui se perçoit plus qu’elle ne s’identifie – peut-être davantage de phrases elliptiques sous la plume d’Athénaïs la constrictée ? D’expressions vives et enlevées chez Charmian, ou Fanny, ces femmes au caractère bien trempé qui ne reculent pas devant l’aventure ? Difficile à déterminer tant c’est l’impression d’ensemble qui domine. Chers disparus se lit comme s’écouterait une polyphonie où les voix, se levant l’une après l’autre, chacune avec son timbre propre, composeraient enfin une architecture vocale globale dont la beauté serait la somme de toutes ces voix particulières.

L’approche de Claude Pujade-Renaud est résolument intimiste ; dans chacun de ses récits elle noue ensemble les problématiques humaines, physiologiques et créatrices avec une émouvante « justesse d’âme » qui confère à cette œuvre de fiction une vérité d’émotion et de sentiment qui n’a rien à voir avec celle apportée par l’exactitude de faits énoncés mais qui n’en est pas moins essentielle.
Une fois parvenu au terme de sa lecture on pressent, à travers l’unité que Claude Pujade-Renaud a su donner à ses cinq récits, que leur propos – risquons le mot – transcende l’individualité des narratrices : on y perçoit la tentative de donner à sentir ce que cela peut signifier d’accompagner un écrivain jusqu’au bout. D’abord prendre soin de l’homme, le soutenir et l’assister puis, post mortem, assurer la survie de son œuvre et préserver sa mémoire du fiel de ses détracteurs – une vigilance de tous les instants qu’il faut sans relâche maintenir à son plus haut degré.
Être femme d’écrivain se comprend, ici, comme un sacerdoce – une déclinaison singulière du verbe « aimer » qui est peut-être la plus complexe et la plus profonde. 

isabelle roche

   
 

Claude Pujade-Renaud, Chers disparus, Actes Sud, août 2004, 336 p. – 21,00 €.

 
     
 

Laisser un commentaire