Alain Absire, Jean S.

Alain Absire, Jean S.

Jean S. pour Jean Seberg, dont Alain Absire explore l’intériorité torturée au fil de ce roman atypique

Ceci n’est pas un roman

Jean S. pour Jean Seberg, figure emblématique des années 60 et de la Nouvelle Vague française, qui débuta au cinéma sous la houlette d’Otto Preminger dans le rôle de Jeanne d’Arc avant de marquer les mémoires en incarnant Patricia dans le mythique À bout de souffle, de Jean-Luc Godard, puis en épousant l’écrivain Romain Gary. Sa vie, qui bien sûr ne se résume pas à ces trois événements, fut de celles dont on dit facilement que « c’est un roman » – de celles dont raffole certain public avide de scandales et de tragédies, voyeur et charognard, faisant les très riches heures de la presse sensationnaliste et de l’édition « people ». Jean S. eut sa part de bonheur et de féérie avant d’être rongée par de tragiques déchirements, accumulés au fil des ans pour la mener, malgré de rares embellies, à un point d’où il lui fut impossible de revenir. En d’autres termes, la vie rêvée pour alimenter de ces documents à la couverture barrée d’un raccoleur  » non autorisé « , ou bien de ces romances biographiques ruisselantes de pathos et de bons sentiments.

Disons d’emblée que le livre d’Alain Absire n’appartient à aucune de ces catégories, et qu’il n’est ni une « biographie romancée » ni le rapport circonstancié d’une enquête journalistique se targuant d’une rigueur nouvelle. D’ailleurs, la première de couverture indique qu’il s’agit d’un « roman ». Mais l’on a très vite envie de paraphraser Magritte et de dire que « ceci n’est pas un roman » tant ce terme apparaît mal adapté au texte que l’on a sous les yeux. Sa forme n’a en effet pas grand-chose à voir avec ce flux narratif que l’appellation « roman », dont le sens est pourtant devenu fort vague, tend à promettre encore aujourd’hui. Ce mot, apposé telle une étiquette de classification, évoque plutôt, ici, une sorte d’avertissement – une manière de geste de prudence, si l’on veut, esquissé à seule fin de prévenir toute contestation à propos de tel ou tel détail qui serait jugé inexact et inventé de toute pièce, l’auteur se réservant ainsi la possibilité d’user de la réalité comme il l’entend pour mener à bien son entreprise littéraire – changeant ici et là quelques noms, d’autres étant réduits à leur initiale. Car un romancier dispose d’une latitude de création qui est refusée au biographe.

Et puis brandir ainsi le mot « roman » invite aussi à ne pas lire Jean S. en se préoccupant sans cesse de traquer les écarts taillés entre le texte et la réalité avérée. Le livre d’Alain Absire mérite mieux que cela ; par les complexités formelles qu’il affiche il s’apparente à une sorte d’exercice de style à dimension expérimentale, proche de ceux auxquels se livrent certains poètes. En surface d’abord : les variations de typographie, les blancs ménagés entre les paragraphes, certaine manière aussi d’aller à la ligne et de jouer sur la ponctuation confèrent au texte un aspect visuel atypique qui prend en charge une part non négligeable de la signification de l’ensemble. Ce patchwork littéraire, de plus en plus chaotique au fur et à mesure que le récit s’avance vers la mort de Jean S. – au point de laisser affleurer par endroits des mots biffés – est à l’image de l’esprit de l’actrice, que la folie et la dévastation engloutissent progressivement.
Plus en profondeur, le rythme d’écriture s’écarte fréquemment de l’amble tranquille de la narration événementielle pour se briser en successions de phrases elliptiques, brèves et tranchantes comme des éclairs, ou se syncoper en longues juxtapositions scandées par des sonorités calculées au plus signifiant. Enfin, le facteur d’originalité le plus remarquable est peut-être… le narrateur : une troisième personne jouant la distance de l’observateur objectif mais fonctionnant la plupart du temps en focalisation interne, et virant au « je » dans nombre de passages transcrivant des monologues ou des conversations intérieurs. Une mosaïque de mouvements de l’âme au cœur de laquelle ce narrateur fluctuant évolue tel un danseur de corde en perpétuel déséquilibre.

 Grâce à une écriture rythmée, où sonorités et posture d’énonciation ont été travaillées à l’extrême, Alain Absire explore au plus intime l’intériorité torturée de Jean S., bien plus qu’il ne « raconte sa vie ». Étonnant voyage introspectif qui fait prendre à bras-le-corps les émotions les plus profondes, les plus déchirantes, Jean S. apparaît comme une singularité littéraire, une de ces oeuvres originales qui échappent avec bonheur aux classifications courantes sans pour autant sombrer dans cet hermétisme dont se délectent avec affectation une petite poignée d’amateurs.

isabelle roche

   
 

Alain Absire, Jean S., Fayard, août 2004, 592 p. – 22,00 €.

 
     
 

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