Clarice Lispector, Agua Viva

Clarice Lispector, Agua Viva

Entre rêve et réalité

Clarice Lispector a rêvé de menthe et de femmes qui lui offrait un bonbon à ce parfum. Certaines le lui tendaient en pleurant : elle prenait en hoquetant et des deux mains ce mets minuscule, comme pour saisir un lourd plat de Byzance. Tout est déjà dans ce roman de 1973 qui est peut-être sa poutre maîtresse.
Elle fait de cette expérience personnelle une méditation universelle en réinventant le roman, éliminant l’intrigue et les portraits psychologiques pour porter une autre contrainte : un monologue aux multiples destinataires là où le langage se réorganise.

D’une certaine façon, un tel roman est le rêve et la fiction de la plus noble politesse. Clarice Lispector a repris à sa manière l’éducation depuis le début de la littérature. Qu’on se rassure: elle ne la fesse pas mais écrit avec ardeur pour apprendre les choses essentielles dans la vie ; comme dire bonjour, merci et s’il vous plaît et comme rêver de colle qui pleut afin qu’elle reste scotchée à une belle inconnue, très douce (nez contre nez, bouche contre bouche). Quant aux méchantes personnes, elle tentait de les séparer dans le rêve où se débattaient, impuissants, à vingt mètres du couple, les autres collés à l’asphalte.

Les choses ici sont parfois suggérées sans qu’on les nomme. Les mots trouvent une musique pas amour, caresses, joies, rires, ou ce que fut un baiser (le jour où les lèvres se collèrent). Clarice Lispector n’évoque au besoin ni amants ni amis, elle parle une douce langue qu’est le silence. Les mots sourdent sans qu’on les dise, comme sortis des bords d’un abîme. Si bien que l’auteure laisse les choses innommées à la margelle de l’insomnie.

Elle livre des aveux sans qu’ils n’agacent, elle apaise sans qu’ils n’apaisent. Qui est par exemple un garçon qui chante ? Rien d’inédit ni d’étrange. Il puise dans les plus vieux des chants d’amour, de l’antique et le beau que l’auteure transforme en connu et inconnu à la fois. Ils ont pris la musique de son cœur et sa parole est belle. Plus même : elle excelle. Alors il n’est plus d’innocence, plus d’abandon, plus d’enfance, plus de bonheur.
La musique d‘Agua Viva se meurt, s’arrête ou reprend. Voici la construction massive d’une telle œuvre qui ne trace pas des lignes droites mais forge la matière des mots. Revient tout ce qui se tait et s’efface en un instant. Existe un devenir d’une des plus grandes romancières intuitives qui n’a cessé de franchir bien des seuils.

jean-paul gavard-perret

Clarice Lispector, Agua Viva, traduit du portugais (Brésil) par Didier Lamaison & Claudia Poncioni, éditions des femmes, Antoinette Fouque, 2024, 324 p. – 24,00 €.

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