Choisir l’Ukraine – entretien avec la romancière russe Maria Galina (L’Organisation)
Maria Galina, l’une des meilleurs romanciers russes contemporains, a choisi de s’installer en Ukraine quelques mois avant le début de la guerre. S’il est naturel – et très courant – de fuir un pays agresseur, moralement indéfendable, pour se mettre à l’abri en pays neutre, la décision de déménager vers un pays agressé, quitte à risquer la mort, est très rare dans l’histoire de la littérature.
L’entretien que vous allez lire a été réalisé par écrit, via Internet, en anglais. Il témoigne avec sobriété de l’esprit héroïque d’une femme qui mérite d’être mise en lumière. La stratégie de désinformation de Poutine ne sera pas gagnante tant qu’il y aura des écrivains comme Maria Galina.
Entretien
AdL : Nous avons appris récemment, par votre traductrice, Raphaëlle Pache, que vous aviez décidé de rester à Odessa où vous séjourniez au début de la guerre, alors que vous résidez à Moscou. Pourriez-vous expliquer aux lecteurs français ce qui vous lie à Odessa (vos origines, vos études, des liens d’amitié ?) et les raisons de votre choix ?
MG : C’est facile à expliquer : j’ai grandi à Odessa. J’y ai suivi mes études, à l’école et à l’université, jusqu’au doctorat. Pour parler sincèrement, à cette époque-là, Odessa ne me plaisait pas beaucoup. J’avais l’impression que la vraie vie était ailleurs. Je pense que c’est typique de la jeunesse. Alors, je suis partie vivre à Moscou, en espérant y faire une carrière de scientifique et d’écrivain. Ma mère et ma sœur sont restées ici (elles sont maintenant en sécurité). Pourquoi ai-je décidé de revenir ? Cela faisait déjà un certain temps que j’avais compris qu’il y aurait une guerre et que la frontière allait bientôt devenir infranchissable, et j’étais pressée de me retrouver du côté où j’avais passé ma jeunesse. La Russie avait lancé une campagne de propagande vraiment énorme, mais j’avais des liens de longue date avec l’Ukraine et je savais ce qui se passait en réalité. Alors, mon mari – un poète qui a été exclu autrefois de l’Université de Dniepropetrovsk, pour “sionisme“ et “nationalisme ukrainien“, à la fois – et moi, nous avons laissé à Moscou tout ce que nous avions, à part deux valises, et nous avons déménagé.
Odessa est très présente, sans être nommée, dans votre roman L’Organisation dont l’action se situe en 1979. Qu’est-ce qui a changé depuis et qu’est-ce que vous retrouvez à l’identique dans cette ville ?
Odessa n’a pas changé, c’est l’époque qui a changé. J’ai décrit cette ville [dans le roman] à l’époque la plus étouffante, juste avant l’invasion soviétique en Afghanistan, et je l’ai représentée comme une cité où l’on était totalement affamé, de tout : de nourriture, d’amour, de liberté. Plus récemment, avant la guerre actuelle, Odessa était devenue une ville d’Europe de l’Est plutôt négligée, mais très jolie, avec des cafés pour hipsters, une jeunesse joyeuse, des supermarchés de luxe et une culture vibrante. Mais la mer reste toujours la même.
Votre second roman à être traduit en français, Autochtones, évoque une ville qui a fait partie, elle aussi, de l’empire soviétique, et qui semble être Lviv. Pourriez-vous nous dire ce qui vous inspire dans ce genre d’endroit à mi-chemin entre deux cultures ?
Ce qui m’a inspirée, c’est justement la situation unique de Lviv. Lviv est une ville qui a une histoire très complexe, controversée et sombre, qui génère constamment une aura mythologique autour d’elle-même. Elle a une certaine ressemblance avec Odessa : les deux villes montrent aux touristes un masque plutôt que leur vrai visage ; seulement, le masque de chacune est différent.
Etes-vous en contact, depuis le début de la guerre, avec d’autres écrivains russes ? Comment réagissent-ils aux événements ? Et les écrivains ukrainiens ?
Je n’ai pas contacté délibérément des écrivains russes, mais je reste en contact avec certains d’entre eux sur les réseaux sociaux. Certains sont horrifiés par ce qui se passe. Beaucoup ont émigré pour ne pas avoir à partager la culpabilité de leur Etat. Beaucoup d’autres sont intimidés. Mais il y a un groupe d’écrivains qui ont soutenu activement la politique russe à l’égard de l’Ukraine, et depuis le début. Malheureusement, il y a parmi eux un nombre considérable d’auteurs de science-fiction ; ces derniers se sont avérés le groupe littéraire le plus conservateur et le plus agressif.
Quant à l’Ukraine, je suis membre du Pen Center ukrainien qui coordonne à présent la résistance culturelle, et je suis personnellement engagée dans la promotion de la poésie ukrainienne auprès des linguistes occidentaux. Je mets en contact des auteurs avec des traducteurs, je participe à des émissions de radio, je donne des interviews, etc. Je pense que c’est très important, en ce moment, de donner la parole aux poètes ukrainiens : la poésie est l’art de la réponse rapide ; il y a déjà une masse énorme de textes sur la guerre.
Nous savons que la censure se durcit de plus en plus en Russie. Pensez-vous que vous-même et d’autres écrivains russes de valeur risquez d’être interdits de publication, qu’il s’agisse de faire paraître des textes dans des périodiques ou de publier des livres ?
Bien sûr, ils risquent d’être interdits de publication. En Russie, il était déjà possible de persécuter le prétendu “extrémisme“ même avant la guerre ; la semaine dernière, les lois sont devenues encore plus dures, et l’on a instauré la censure militaire, concrètement parlant – même si là-bas, on n’appelle pas cette guerre une “guerre“, mais une “opération spéciale“. Je sais pertinemment que beaucoup de mes amis et de mes connaissances ont osé protester, et qu’ils ont été dispersés très durement, ou arrêtés, ou licenciés. Pour ce qui me concerne, je ne suis plus là-bas – ici, la situation est dangereuse aussi, mais elle est bien différente.
Quel est votre quotidien à Odessa depuis le début de la guerre ? Arrivez-vous à écrire ?
Pour écrire, on a besoin de concentration. C’est très difficile de se concentrer quand on suit constamment les informations, ou qu’on est obsédé par les canonnades et les sirènes qui signalent les raids aériens. Tout ce que je peux produire, ce sont des textes comme celui-ci, rien de plus. Mais Odessa vit une vie relativement normale, il y a de la nourriture dans les supermarchés, même si elle est moins abondante qu’auparavant, les gens promènent leurs enfants et leurs chiens, les éboueurs s’occupent des poubelles, les transports publics fonctionnent et peu de gens font attention aux tirs qui viennent du large. Certes, il y a un couvre-feu, l’alcool est prohibé et tout le centre-ville est barricadé. C’est un spectacle très étrange ; on dirait une installation. Nous avons un très beau centre ville, qui ressemble au boulevard des Capucines à Paris.
Auriez-vous un message à transmettre aux lecteurs et aux écrivains français ?
S’il vous plaît, soutenez l’Ukraine comme vous le pouvez. Elle se bat du côté de la lumière.
Envisagez-vous de retourner en Russie après la fin de la guerre, qu’on espère prochaine ?
Non. C’est une période de turbulences, mais j’espère pouvoir rester ici. C’est mon pays et il est beau. Hélas, si je parle l’ukrainien assez bien pour pouvoir communiquer aisément, je ne suis pas capable d’écrire des textes littéraires dans cette langue ; mais il me semble que ce n’est pas ce qui compte le plus actuellement.
Que pourrions-nous faire pour vous aider, nous qui travaillons dans la presse littéraire ou dans le domaine de la culture en France ?
Je pense que les gens accordent déjà de l’attention à l’Ukraine, c’est suffisant. C’est très important de comprendre que c’est un pays en soi – pas simplement une part qui s’est détachée d’un ensemble-, un pays qui a sa propre culture et sa propre histoire, terrible, belle et sanglante. Sa culture est unique. Il y a beaucoup d’auteurs intéressants en Ukraine ; je suis sûre que les éditeurs étrangers vont leur accorder de l’attention désormais, et cela, c’est formidable.
consulter notre dossier « De la guerre entre la Russie et l’Ukraine: les entretiens du litteraire.com »
Présentation et entretien réalisés par agathe de lastyns pour le litteraire.com le 11 mars 2022.