Celle qui regarde les rêves : entretien avec Marie-Hélène Prouteau (Madeleine Bernard – La Songeuse de l’invisible)
Celle qui regarde les rêves : entretien avec Marie-Hélène Prouteau
Marie-Hélène Prouteau est une femme de lettres et critique littéraire. Elle grandit entre la région parisienne et le Finistère puis à Nantes qu’elle quitte pour ses études supérieures à Paris. Ses textes font référence à diverses littératures ainsi qu’aux paysages du Finistère et de la Bretagne.
Elle explore une écriture de proses poétiques et aborde des thèmes variés tels que la guerre, le dialogue avec la peinture, les marées noires, le cancer et les migrants en Méditerranée. De la Bretagne, elle défend des poétesses majeures et explore leurs territoires et leurs mythes. Son livre recrée les états de ce qui fait la matière de l’existence du granit et de l’océan.
De l’auteure : Madeleine Bernard – La Songeuse de l’invisible, Hermann, 2021, 158 p. – 19,00 €.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La joie d’être en vie et en lien avec le vivant, l’énergie au matin d’un nouveau jour, au seuil du jardin. Car j’aime ce qui commence, l’élan des commencements.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je les conserve comme un point de source où l’on peut respirer. Je garde en moi un peu de la fillette de jadis. La regardeuse des rêves de départ devant les bateaux à quai des ports de Bretagne. Ou la petite âme voyageuse devant la Seine et ses péniches à la Robert Doisneau.
A quoi avez-vous renoncé ?
À apprendre le russe pour lire la grande poésie russe, d’Anna Akhmatova, notamment, mais j’aurais dû y consacrer pas mal de temps pour dissocier l’alphabet cyrillique du grec ancien.
D’où venez-vous ?
Je suis née à Brest dans une famille bretonne et, simultanément, j’ai vécu une partie de mon enfance dans la région parisienne. Une double voie, insolite, entre la Bretagne des confins finistériens, la beauté de ses lieux marins et, de l’autre, le contact avec la Seine et la diversité des rencontres en cette région si riche, socialement, culturellement… Ce fut un choc fécond.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
De ma famille me vient l’amour de la nature, de la mer, l’attrait de l’ailleurs et des migrations – le souvenir d’un grand-oncle émigré au Canada nourrissant une fascination pour les Indiens et le « regard lointain ». Le bilinguisme breton m’a donné le goût des langues, qu’elles soient vivantes ou anciennes. En héritage aussi, la passion de la littérature transmise par des professeurs remarquables. Tels Henriette Houillon et Suzanne Julliard en khâgne au lycée Fénelon et Robert Mauzi à La Sorbonne dans ses cours sur Diderot et l’idée de bonheur au 18ème.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Regarder une photo de François Cheng dessinant un calligramme. Je ne comprends pas le sens mais que c’est beau ! C’est dans son livre « Et le souffle devient signe ».
Comment définiriez-vous votre approche de la poésie ? Et celle de l’écriture ?
L’écriture, je parle de mes proses poétiques, tient d’une sorte de métamorphose entre les émotions et l’exigence du sens. D’une osmose où se joue subtilement, quand c’est réussi, la mise en rumeur des mots. J’aime la comparer au bruissement des galets dans la vague.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
L’image chaleureuse du nid que le narrateur de Proust dans sa chambre d’hiver se compose, à la manière des oiseaux, avec un coin d’oreiller et le numéro d’une revue. Je la découvris, en 6è je crois, dans le livre de Pierre Clarac, La pensée et la vie. M’est restée son inoubliable force de rêverie.
Et votre première lecture ?
À l’école primaire, le passage des Misérables où Gavroche tend un morceau de pain à deux enfants affamés en disant « Colle-toi ça dans le fusil ». J’ai été saisie par les pouvoirs de la langue, de l’argot du peuple, ici, et par les possibles variations sur les mots, parfois malicieuses.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Bach, Mozart, du jazz, du blues, en particulier de Memphis Slim que j’ai eu le plaisir de rencontrer et d’écouter au caveau des « Trois Mailletz » au Quartier Latin à Paris.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
« La Demande » de Michèle Desbordes et « Aller simple » d’Erri De Luca pour leur regard poétique sur le monde, » L’œuvre au noir » de Yourcenar, « Noces » de Camus, » En attendant Godot » de Beckett pour son humour.
Quel film vous fait pleurer ?
« Respiro » d’Emmanuelle Crialese. Les larmes et aussi le rire, la plongée dans l’imaginaire et le mythe se mêlent pour produire l’émerveillement dans ce film.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Quelqu’un qui fait son métier de femme, pas toujours facile, toujours stimulant.
À qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
À personne, je crois. Depuis toujours, j’ai la fibre épistolaire, pour le plaisir du lien à l’autre. J’ai écrit, comme cela, à Leonor Fini lorsque je travaillais sur « La Storia » de son amie Elsa Morante (mémoire de DEA). Avec ses immenses pleins et déliés, sa lettre de réponse ressemble à ses toiles, surréaliste.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Prague et ses strates en imagination. Celle de Kafka, un écrivain qui me fascine. Celle du baroque, de Mozart et du Golem. La ville poétique du photographe Josef Sudek. Celle aussi des figures dissidentes, Vaclav Havel, le philosophe Patocka, Karel Pecka, romancier peu connu en France que j’y ai rencontré en 1984 – voir ma préface à son étrange récit « Les yeux de Sacha », éditions Alidades.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
William Turner, Gauguin, Colette, Camus, Buster Keaton, Marguerite Yourcenar, Ariane Mnouchkine, Tarjei Vesaas.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Un calepin en papier d’algues pour mes futures écritures. Le rêve écologique de préserver les arbres et les forêts est ancré en moi avec la poésie au secours de la nature.
Que défendez-vous ?
La liberté de penser et de parler en absolue liberté. Et également le souci de la terre.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ?
Pas grand-chose.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? «
C’est un genre d’humour, le Witz, auquel je suis très sensible. L’humour, de façon générale, a le pouvoir de dégonfler les choses trop sérieuses, les « grandeurs d’établissement », de faire face aussi aux mauvais vents de la vie.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Justement, quelle place accordez-vous à l’ironie dans l’art comme dans la vie ?
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 4 mars 2024.
2 réflexions sur « Celle qui regarde les rêves : entretien avec Marie-Hélène Prouteau (Madeleine Bernard – La Songeuse de l’invisible) »
Merci pour ces réponses éclairante à des questions pertinentes !
Bravo Marie-Hélène, et merci de nous faire toucher ta sensibilité, ton amour du monde et des mots…
Merci chère Brigitte pour ces impressions de lecture d’une fidèle et exigeante lectrice.