Céline Guichard, Feutres & Vitam Impendere Amori d’Apollinaire

Céline Guichard, Feutres & Vitam Impendere Amori d’Apollinaire

La diabolique doctoresse Guichard

Marguerite Waknine présente de manière parfaite  Feutres : « Aux alentours du Xe siècle, existait une immense femme de lettres, Sei Shônagon, qui consignait au fil de son pinceau, ses écrits intimes, ses idées, réflexions, images sous le titre de Notes de chevet ou d’oreiller. Il existe aujourd’hui, ici, une illustratrice et dessinatrice, Céline Guichard, qui réalise sur l’oreiller (du lit ou du sofa, comme elle le dit elle-même) des dessins de salon au fil de ses feutres ». Tout est dit ou presque. Car sous les feutres, des monstres ouvrent la coagulation entre les représentations que nous appelons réalité et la façon, irréductible à ces représentations, que l’artiste imagine pour affecter le réel et ronger nos propres idées.
Céline Guichard est donc chamane à sa manière. Ses façons de créer ne relèvent guère d’une présentation pacifiée. Elles ne se résorbent ni dans des récits ordonnés ni dans des constructions rationnelles. Certes, l’imagerie est sertie de figures repérables mais la plasticienne, mi-Gorgone, mi-méduse, les transfigure entre comédie et thriller. Leur présence semble venir d’une obscurité, d’une confusion mentale. Voire… Et leur puissance drolatique (pour peu que nous possédions un peu d’humour) nous submerge. Ces êtres créent des figurations douloureuse et jouissives selon une polyphonie inapprivoisable.

Ce qui se nomme « réalité » est donc transfiguré selon une pression alogique plus que fantaisiste. Céline Guichard crée la langue adéquate à former les monstres qui nous hantent et sont aussi joviaux qu’impitoyables en ce qu’ils rameutent. Cela reste, malgré tout, une immense farce où l’artiste nous piège avec le médium le plus simple.
Demeure plus qu’ailleurs le défi de formes qui déforment. Mais les allures étranges se combinent avec une sorte de familiarité. L’étrangeté n’est pas cultivée gratuitement, elle ne relève pas plus d’un hermétisme ésotérique en délire. Pas de secret dans le dessin mais juste ce qui fait notre honte, notre pusillanimité ou nos rêves inavoués. Nos zombies pleurent et rient entre la belle et la bête au moment où* dans ce vaudou occidental le sexe sort des griffes du cerveau sous forme de lamproie qui se répand.

Ce qui est montré n’a rien d’une paranoïa mais se rapproche de ce qui fait notre tragique et notre comique. Les représentations admises défaillent en cette rencontre avec l’irréductible. L’inconscient sourd et s’ »image » et sort de sa ténèbre. Nous ne voyons plus seulement ce que la langue plastique découpe habituellement du monde.
Céline Guichard suppose (avec raison) qu’il existe un reste (non vu). Il ne demeure pas à l’état d’irreprésentable et innommable. Il prend des corps multiples: « cohorte d’êtres hybrides et comme en gestation, grimés, vêtus, touffus, moussus, feuillus et nuageux, veineux et musculeux, amputés et velus, poilus, fendus, bombés, musclés, ridés et fortes » comme l’écrit l’éditrice de ce livre d’heures fantastiques.

jean-paul gavard-perret

Céline Guichard, 
– Feutres
, Editions Marguerite Waknine,  coll. Cabinet de dessin, Angoulême, 2017

Vitam Impendere Amori d’Apollinaire vu par C. Guichard,  A-Over Editions / février 2017

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