Caroline Sers, Tombent les avions
Un premier roman road-movie qui célèbre l’art de la chute
L’inversion du titre, peut-être un subjonctif optatif, s’explique par un fait réel à l’indicatif : Claude, l’un des personnages, voit souvent des avions qui tombent dès lors qu’on les fixe. Mais ce subjonctif vient aussi du Pont Mirabeau apollinarien cité par bribes en insert lyrique, renvoyant à une scène intérieure et fournissant des clés pour la lecture à venir au prix d’une diérèse fameuse (L’amour s’en va / Comme la vie est lente / Et comme l’espérance est violente).
La trame d’ensemble est celle de la confluence : les membra disjecta d’une famille se retrouvent, comme chaque année (Ils seront tous là. Encore une année. Chaque fois cela lui semble plus difficile), dans une maison de famille. Cette scène est bourgeoise par son ordre, son rituel, son agencement, mais la diversité des caractères, les évolutions personnelles redistribuent pour une fois les cartes de manière originale.
Des heures que les kilomètres défilent : ce premier roman débute comme un road movie alors que vont venir les invités, les oncles et tantes, les cousins. Tous vont passer leurs vacances d’été chez Mounette, à la fois patriarche, mémoire, conscience et nourricière de la famille. Les pages déclinent le panel familial : l’oncle Marc et sa voix forte, le cousin Blaise et sa gentillesse… etc., alors que la narratrice détaille déjà les choses à faire : tondre, nettoyer, ratisser, sarcler dans cette maison spéciale qui a du charme, avec ses grandes pièces fraîches et son pourtour d’arbres dans un pays pourtant sec, le balcon en corbeille sur lequel donnent les chambres.
Une vie dans une maison de de famille, livre ouvert dont les personnages sont les pages. Ici, le gigot, les repas, les portraits et travers de chacun ; là, un portail à repeindre, la vie telle qu’elle va dans ce hors-temps des vacances, entre la fixité du rituel des habitudes en clichés (C’est toujours la même odeur quand on ouvre la malle) et la nouveauté, à mesure que les caractères des adultes se raidissent et que s’affirment ceux des enfants autour du centre fixe et instable qu’est Mounette (Et maintenant elle est là, au milieu d’eux qui se sont assis sur son injonction).
Une faille, un changement (Il ne sait jamais quand les règles vont changer), un coup de pied dans la fourmilière qui entraîne le récit vers une catastrophe que le titre promettait dès son orée, marquant la fin d’un âge d’or de la tranquillité (encore un avion qui tombe).
Une faille, c’est une famille sans m : celle-ci fait son métier de faille, s’écarter. On peut repreindre un portail, pas un portrait mangé par le temps, celui d’une famille ; on peut ratisser, sarcler une allée, pas le présent. C’est la vie qui se fait violente, pas l’espérance.
Et l’on ne sait au juste si le titre ne rend pas un indicatif, celui du présent d’habitude, voire celui, tragique, de la fatalité : ce qui s’élève, chair ou acier, homme ou avion, doit retomber. Un temps bref, celui des vacances, celui d’un court roman, l’auteur se fait témoin d’une descente, scribe d’une chute.
pierre grouix
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Caroline Sers, Tombent les avions, Buchet-Chastel, septembre 2004, 156 p. – 12,00 €. |
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