Caroline Sagot-Duvauroux, Le Livre d’El D’où/ Le Buffre/BAC/ABC
Emerge de l’œuvre de Caroline Sagot-Duvauroux la femme d’origine en son sanctuaire premier. Les « idoles légères » comme les définissait Jean-Paul Goux sont ici arrachées aux carrières antiques (à l’exception de Phèdre), elles montent vers des plafonds célestes ou vers des îles où le vent souffle où il veut. La femme est déesse de la religion des plus païennes et à inventer. Et la poétesse s’y emploie. Elle en devient la prêtresse libératrice en gorgeant les clés de voûtes de nouvelles cathédrales aux ogives parfois ouvertement érotiques. Condensation et déplacement, brutalité d’un désir féminin, féminisation de la sexualité qui du phallus passe à la cascade : l’auteure crée une pluie, un ruissellement dont le cercle ne cesse de s’agrandir. On est dedans sans y être, mais on espère ne pas en être exclu et ce depuis une scène primitive où immanquablement la créatrice finira par nous faire remonter.
Même si ce n’est pas son objectif premier, elle permet de savourer jusque dans l’écart la substance même de l’intimité utérine. Car ici est le lieu de la réalité, l’identité suprême, la nuit d’été. Les figures féminines de l’artiste harcèlent donc l’origine où nous serions enfin. Arrachant la féminité à la barbarie iconographique et « male-igne » des siècles passés, Caroline Sagot-Duvauroux corrige l’ordre du « un » masculin apeuré avec le « deux » du féminin « à sa proie arrachée ». Elle soigne le fruit plus que le tronc. Elle ne loge pas l’air dans la racine, mais sur la fleur. Le sexe masculin glisse, s’ampute de lui-même prouvant qu’il fut toujours peu prolixe sinon de sa déité autoprogrammée.
La créatrice démembre certains rêves de jouissance pour les remplacer par d’autres. Et soudain quelque chose communique avec tout. Le sexe féminin est non seulement à mais notre image. Nous sommes (nous les mâles) son reste qui se consume : une évanescence à peine visible. Elle se désagrège en tant que promesse si souvent non ou mal tenue. Les unes de nues, les voilées ou les dévêtues par nuées parviennent malgré tout à modérer le froid de l’hiver sur les îles de leurs corps tels que l’auteures les a réinventées. Dès lors, même si selon Roberto Juarroz « Le centre de l’amour / Ne coïncide pas toujours /Avec le centre de la vie », avec les propositions de Caroline Sagot-Duvauroux, un recentrage ait lieu.
La Phèdre noire reconduit l’être à l’intérieur de lui-même. Les volets claquent et répondent à l’attente du voyageur. La traversée se poursuit. Une voix monte et descend, rythme le cours du temps dans le dénuement, les modifications lexicales, syntaxiques et même graphiques. La nuit fantôme s’avance à petits pas mais chargée de lumière. Et quand se fixent au plafond les reflets de l’âme, l’apparence s’élargit. Elle danse sur le feu comme une plume blanche sur l’opus sans sons de John Cage. Reste à courir, trébucher, à laver nos meurtrissures avec l’aboiement des chiens. En des milliers de pas, dans l’intervalle, des raisons fausses et des postures basculent dans l’air bourdonnant, mêlant désordre et émerveillement.
Demeure la lumière du monde. En contrebas, la combe ne régresse plus dans l’incertain. Ici et là, pointillés d’herbes dans une ombre perméable : le réel absolu surgit en « lame de fond qui démantèle tout ce qui se présente avant même que le corps se dépouille de l’annonce, corps du récit, corps du pamphlet, corps du poème, corps, corps, corps » écrit la créatrice afin que tout (ou presque) soit dit.
jean-paul gavard-perret
Caroline Sagot-Duvauroux :
– Le Livre d’El D’où, Editions Corti, Paris, 160 p. – 18,00 euros,
– Le Buffre », éditions Barre Parallèle, 62 p. – 8,00 €.,
– BAC / ABC(avec Pierre-Yves Freund), éditions Les Ennemis de Paterne Berrichon, Laxou, non paginé.
