Carl Frode Tiller, Encerclement
Un auteur qui a le talent de ses ambitions
Les Éditions Stock publient avec Encerclement la première traduction en français d’un roman de Carl Frode Tiller, écrivain, historien et musicien norvégien dont le premier roman est paru en 2001 en Norvège. Aux dires de son éditeur français, Encerclement lui a valu plusieurs prix et l’on comprend pourquoi, le livre étant à la fois ambitieux, aux prises avec l’époque et d’une lecture aisée, malgré le pessimisme de son propos.
David a perdu la mémoire et pour répondre à un appel de l’hôpital où il séjourne, trois personnes qui l’ont connu vont entreprendre de relater tout ce dont ils se souviennent le concernant. Jon commence, musicien raté avec lequel David aurait eu jadis une liaison. Arvid prend ensuite la parole, beau-père mourant de l’amnésique, et c’est Silje qui ferme le bal, avec sa vie de famille lamentable et le souvenir de son histoire d’amour avec David.
La facture et le propos du livre sont en apparence un peu datés (années 1970 ?), semblant nous dire une énième fois l’impossibilité de connaître un être humain, en l’appuyant sur celle de faire coïncider entre elles les différentes images que les gens ont de lui. Mais s’en tenir là serait aussi réducteur qu’erroné. Les lecteurs ne s’intéressent guère au fond à ce David si fuyant que son amnésie même est mise en doute dans les dernières lignes du livre.
Silje suggère qu’il pourrait s’agir d’un « projet artistique » (p.343). En revanche, la manière dont Tiller a articulé les récits de ses trois narrateurs, et notamment la façon dont ils se font écho, est tout à fait intéressante. Si les repères incontournables coïncident – le père de David est inconnu, sa mère s’est mariée avec Arvid, elle est morte d’un AVC… – (c’est-à-dire au fond ce qui aurait pu être attesté par les registres d’état civil), le reste est propre à chaque récit et ne se retrouve pas dans les deux autres, ou seulement de façon très ténue : David et Jon ont-ils été amants ?
La rébellion adolescente de David a-t-elle pris la forme agressive que lui prête Jon ? A-t-il été préoccupé par le désir de retrouver son père biologique ?…
Autant de questions qui demeurent sans réponse définitive, mais naissent de récits qui servent avant tout à peindre ceux qui les profèrent.
Il faut dire que les différents portraits de David sont intercalés dans le récit des vies actuelles que mènent les trois narrateurs. Et Carl Frode Tiller excelle à enregistrer les points de rupture, les instants où l’on bascule pour une éternité de quelques heures, dans un point de vue radicalement sur les choses.
Or comme ce sont ces petits mouvements de l’âme qui constituent la matière du roman, l’explication psychologique est du même coup repoussée : « ce genre de choses, c’est tellement facile à dire. Nous ne sommes pas aussi simples que ça« , proclame Silje (p. 322).
C’est que le psychologisme apparaît ici comme une vaine tentative pour rationaliser les mouvements frénétiques d’individus pris au piège dans un monde déserté par l’absolu. Que ce soit vers l’art (pour Jon et Silje) ou la religion (pour Arvid), les voies sont coupées, interdisant tout échappatoire et maintenant les êtres englués dans le sordide de leur existence.
Arvid a perdu la foi et affronte seul les souffrances de cancer comme l’approche de la mort. Jon et Silje ne sont pas devenus les artistes qu’ils rêvaient, mais sont tous deux dotés d’une situation familiale redoutablement pesante.
La jeune femme libre et dominatrice qu’était Silje est devenue une épouse hystérique et hargneuse, quand Jon ne parvient pas à échapper à l’image de raté que lui renvoient sa mère et son frère. En guise de piètre réconfort, chacun s’évertue à constater que les autres aussi n’ont pas su réaliser leurs aspirations.
Grâce aux similarités de ces existences, repérables en dépit de leurs différences, Carl Frode Tiller a très adroitement transformé des portraits individuels en une image globale des sociétés occidentales contemporaines. Dans Encerclement, les mères sont destructrices ou mortes, les pères absents, ou morts, ou privés de fils. En une remarquable cohérence de la forme (un récit aux composantes isolées) et du fond, Tiller dessine ainsi une société qui se coupe de ses racines, de son passé, et dont les éléments s’atomisent, incapables d’envisager autre chose que le présent immédiat.
On referme le livre porté au pessimisme, mais avec la conviction d’avoir découvert un auteur ayant le talent de ses ambitions et qu’on ne demandera qu’à suivre.
agathe de lastyns
![]() |
||
|
Carl Frode Tiller, Encerclement, traduit du néo-norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, coll. « La Cosmopolite », Stock, février 2010, 343 p.- 20,50 € |
||
