Ça (le film, 2017) (Andy Muschietti / Stephen King)

Ça (le film, 2017) (Andy Muschietti / Stephen King)

Une réussite, certes, mais plus visuelle que sensitive

Est-il encore besoin de présenter  Ça, l’une des œuvres majeures de Stephen King et probablement l’une des meilleures ? Publié en 1986, c’est un roman long et riche dans lequel l’auteur nous fait aller et venir entre deux époques où sept gamins (fin des années 50) devenus adultes (milieu des années 80) vont à deux reprises lutter contre une entité maléfique qui prend, outre la forme d’un clown inquiétant (« Grippe-sou »), celle de vos peurs les plus profondes et qui, tous les vingt-sept ans, vient dévorer des enfants.
Au-delà de l’horreur, que King met magistralement en texte et à laquelle il donne de multiples visages, l’ouvrage nous plonge de façon réaliste et touchante dans les aléas, les bonheurs et les peines de l’enfance (ou, tout du moins, dans la vision que l’auteur en avait). Les personnages sont très bien étudiés, leurs interactions sont riches et convaincantes, et la description des lieux où se déroule l’intrigue – palpitante par ailleurs – est telle que l’on s’y sent transporté.

Fort de ces qualités, l’ouvrage rafle la palme du roman le plus vendu aux USA en 2006 et remporte le prix « British Fantasy » l’année suivante. Autant dire que l’attente était grande quant à l’adaptation de l’histoire à l’écran. En 1990, Tommy Lee Wallace s’y essaye en tournant un téléfilm en deux parties. Mais le résultat est décevant. L’adaptation peine à restituer le roman. On est loin de ces personnages profonds et de cette ambiance si particulière que King met en mots et qui vous colle à la peau. Il a fallu attendre 26 ans de plus pour qu’une nouvelle tentative voit le jour et pour qu’enfin le texte trouve une adaptation assez juste dans laquelle s’épanouir.
Ce premier volet (qui relate l’histoire des personnages principaux alors qu’ils n’étaient encore que des enfants – dans le film, la story line est actualisée, de sorte qu’elle débute dans les années 80) est donc assez convaincant. Les critiques sont unanimes dans l’ensemble et les chiffres qu’il réalise depuis sa sortie sont la bonne surprise (certes attendue compte tenu du battage médiatique dont a bénéficié le film) de cette fin d’été plutôt morose côté salles obscures américaines. Mais c’est davantage une réussite « visuelle » qu’une réussite « sensitive ».

Ainsi, la photo, mais aussi le script, renvoient -t-ils fidèlement à l’ouvrage (le réalisateur a quand même pris quelques libertés) et offrent une belle fenêtre sur l’univers physique du roman. On baigne dans le jus des années 80 et aucun détail nous permettant de remonter dans le temps et de nous téléporter à Derry n’est négligé. Le casting est réussi. Les personnages correspondent peu ou prou à l’image que l’on pouvait s’en faire. Quant à l’incontournable Grippe-sou, il est crédible en tant qu’entité maléfique (tant pas son aspect que par son jeu). De ces points positifs, on peut dire qu’une partie de l’ambiance dans laquelle King sait nous plonger est restituée.
Mais lorsqu’on s’interroge sur « l’empreinte sensitive » (cette autre composante de l’ambiance précitée) qu’offre le film, et pas seulement par rapport au roman, il manque quelque chose et on est un peu en reste.

A décharge, il faut dire que cette empreinte si spéciale et tellement propre à l’auteur est difficile à restituer au cinéma (on a pu le constater dans bon nombre d’adaptations) car ses fondements sont rarement visuels. Ils sont sensoriels, instinctifs, mémoriels, culturels. Ils nous renvoient à notre propre vécu et à tous ces petits détails qui construisent nos souvenirs, nos opinions, nos impressions et que King sait exhumer comme personne. Ils révèlent les contours de nos propres peurs et les incarnent. Difficile, alors, de transposer à l’image un univers nécessairement relatif et immensément pluriel.
La dialectique est la même s’agissant des thématiques abordées par l’auteur. Elles sont souvent trop denses ou trop fines pour être restituées à l’écran. On retrouve cette tendance générale dans le cas particulier du film qui nous occupe. La profondeur, le passé des personnages, leur tessiture, sont survolés et les thèmes abordés par l’ouvrage (enfance, différence, sexualité, maturation, etc.) sont pour ainsi dire invisibles à l’écran. Ces « manques » privent le lecteur devenu spectateur de cette « empreinte ». Rendons néanmoins justice au réalisateur qui s’y est essayé en travaillant bon nombre de détails. Mais l’image est plus fugace que le texte et marque moins l’esprit.

Ainsi privé d’une partie de ce qui fait la magie des romans de King (mais par la force des choses car aucun film ne parviendra jamais à restituer tout ce qui construit les ouvrages portés à l’écran – bonne raison pour continuer à lire), ce film (re)devient un bon film d’horreur, assez classique de facture, avec parfois les travers dans lesquels se banalise le genre. Les jump scares et les effets de montage sont un peu trop nombreux et privent finalement les scènes qu’ils agrémentent de l’intensité, de la subtilité ou de la profondeur qu’elles exigeaient (et, partant, de la mise en scène qui s’imposait). Enfin, faute pour le film d’avoir été marqué par la « King’s Magic Touch », l’effroi qu’il provoque est orphelin des sous-jacents psychologiques qui le commandent et les effets spéciaux et musicaux, quelques fois discutables, ne comblent pas ce manque.

Cette adaptation n’en reste pas moins efficace et bien troussée. Si on ne peut nier, comme beaucoup le pensent, qu’elle rend hommage au roman, limitons tout de même l’hommage à deux de ses aspects (pas des moindres, certes) : son univers (lieux, décors, époque) et l’essentiel de sa story line (un groupe d’enfants en lutte contre une entité maléfique polymorphe et terrifiante). Mais, sans aller jusqu’à dire qu’il s’agit là de sa portion congrue, l’ouvrage est quand même beaucoup plus que Ça…

lire la critique de Ça : chapitre 2

darren bryte

Ça
De Andy Muschietti
Avec Bill Skarsgård, Jaeden Lieberher, Finn Wolfhard
Durée : 2h15
Genre : Epouvante-horreur, Thriller

Date de sortie 20 septembre 2017

One thought on “Ça (le film, 2017) (Andy Muschietti / Stephen King)

  1. Belle critique très argumentée, bravo ! Je vous trouve juste un tout petit peu sévère sur la critique des thématiques, notamment la sexualité, car la scène de l’évier qui se remplit de sang face à une Beverly qui se retrouve attrapée par les cheveux est pour moi très sexuelle (les premières règles…). Cette scène m’a d’ailleurs fait penser à certains éléments présents dans « Carrie », tant les films que le roman. Mais je vous concède volontiers le fait que le livre de « Ça » va beaucoup plus loin à ce niveau… J’ai d’ailleurs une crainte pour le chapitre 2, celle que l’aspect ésotérique du récit soit occulté, qu’on ne nous montre pas la vraie nature de la créature qui n’est pas vraiment un clown… On verra bien 😉

    Bonne soirée, au plaisir de vous lire.

Laisser un commentaire