Bruno Racine, La voix de ma mère

Bruno Racine, La voix de ma mère

Voix parmi les voix

Bruno Racine propose un livre étonnant. Il est rarissime qu’un haut fonctionnaire de premier plan consente à livrer de lui une part, sinon sombre, du moins secrète et inattendue. Faisant bouger le cadavre de sa mère, l’auteur court le risque d’être mal compris et d’être accusé soit de se comporter « mal » pour penser mieux, soit de penser mal pour se dégager de toute posture officielle. Mais qu’importe : l’auteur écrit bien. C’est l’essentiel.
En se retournant vers « la première des femmes » (Beckett) qui s’est endormie, il choisit la voie de la voix qui a permis aux discours et à l’existence du fils de se poursuivre. Cette voix « off » ne cesse de la hanter : pour autant elle demeure imperceptible. C’est une expérience que chacun peut faire. Qui n’a jamais rêver de réentendre la voix maternelle ou paternelle et, plus généralement, de tout ceux qui forment la cohorte de ses chers disparus ? Mais le désir d’une telle voix reste lettre morte même si Bruno Racine tente bien des subterfuges pour lui redonner de l’écho.

Ce livre de « mémoire » diffère des habituelles quêtes mémorielles. L’angle choisi est fort, essentiel. Surgit l’impensable par l’inaudible. Et si le corps gémit, ramène alors à lui un drap blanc, rien n’y fait. Il existe des mots qui peuvent se répéter mais l’essentiel ne s’y capte pas. Seul le son fait sens. Preuve que la littérature rate forcément ce qu’elle vise. Mais c’est sa seule justification. Il faut qu’elle inquiète lorsqu’elle rameute un amour trop grand.
Sans son écho, l’être est dans la nuit. Néanmoins, Bruno Racine prouve implicitement qu’il n’est pas indispensable qu’il l’entende. Il suffit que sa quête, à défaut de faire résonner cette voix, permettre à l’être d’ouvrir les yeux. Mais cela est une longue aventure humaine, temporelle. Bruno Racine peut enfin comprendre que ce n’est plus la peine de souffrir. Du moins, pas complètement. Pas en totalité.

D’une certaine manière, par son livre la mère se « lève » pour dire : « attends, attends », pour le rejoindre, « reste où tu es ». Mère et fils ne se quittent pas. Mais la première préfère que les deux se voient plutôt ici que là-bas. Elle peut se rendormir d’un sommeil léger, presque enfantin. Elle reste muette. Mais seulement en partie. Pas en totalité (bis).

jean-paul gavard-perret

Bruno Racine, La voix de ma mère, Gallimard, coll. Blanche, Paris, 2016 – 12,50 €.

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