Bruno Poissonnier, Le dernier voyage
Ce roman admirable de justesse où se sent la veine d’un Maupassant montre que les canaux ne sont pas de longs fleuves tranquilles

Au fil de l’eau, les fils de la vie…
Âgé de 67 ans, Raymond n’a jamais été autre chose qu’un enfant des fleuves et des canaux. Désormais retraité, seul avec son chien, Le Cid, depuis la mort de sa femme Yvonne, il continue pourtant de naviguer – mais il ne quitte plus guère le bassin de la Seine et ne transporte que du menu fret. Un jour, à la Bourse de Conflans, il voit inscrit au tableau deux chargements d’engrais à transporter en Arles, confiés aux Voies navigables de France par un industriel parisien à titre d’expérience. Peut-être échauffé par un trop-plein de vin blanc, ou par un de ces coups de folie qui souvent raniment les gens au seuil de la vieillesse – ou par autre chose de moins identifiable, Raymond se porte preneur de l’un d’entre eux. Mais à cause du « tour de rôle » il prend la place de William et bouscule, ce faisant, le projet qu’avait ce dernier de faire le voyage avec son frère Steve, qui vient d’obtenir la charge du premier lot. Steve, propriétaire du Hollywood, ne décolère pas de devoir naviguer sans William… Raymond, lui, se sent reverdir à l’idée de partir à nouveau pour un long trajet, comme au temps de sa jeunesse. Mais il sait que ce voyage ne sera pas tout à fait pareil aux autres : d’abord ce sera le dernier – après, on retournera à notre brouettage, n’est-ce pas, Le Cid ? Et puis ce sera un combat. Contre la montre parce que l’affréteur a imposé des délais, et surtout contre Steve – la presque vieillesse contre la vigueur, la batellerie de jadis contre celle d’aujourd’hui. Une lutte, aussi, entre leur deux bateaux : le Hollywood puissant et flambant neuf contre le Gueule d’Amour, datant des années 30, aux lignes élégantes mais dont le moteur donne des signes de fatigue. Et, enfin, une bataille contre les accès de remords qui l’envahissent quand il se souvient de son fils Maurice dont il n’a plus de nouvelles ou quand Yvonne, déjà défaite, lui sourit tristement du fond de sa mémoire…
Tout le jour un ciel blanc et lourd avait pesé sur la ville, la pressant comme une vendange.
Par la seule comparaison qui clôt cette phrase initiale toute simple on devine que le texte sera de ceux qui ont une âme, qu’en lui les paysages auront une présence dense et sensuelle. La suite ne décevra pas, qui est une variation magistralement menée à partir du sempiternel motif du duel, de l’affrontement entre un jeune et un vieux, entre deux manières d’être marinier – pour ou contre le « tour de rôle » – et, clin d’œil intertextuel sans doute via le nom des bateaux – Hollywood contre Gueule d’Amour – entre deux mondes cinématographiques.
De biefs en écluses, Raymond et Le Cid commencent leur périple sous de bons auspices, d’autant qu’un heureux hasard leur a donné de l’avance sur le Hollywood. Mais quand celui-ci apparaît talonnant le Gueule d’Amour, le récit s’infléchit, se resserre et se densifie : la tension monte entre les deux mariniers jusqu’à la déraison. Jusqu’au point où la traditionnelle fraternité entre navigants cesse d’avoir cours.
Toute la narration s’apparente à un faisceau de lignes de fuite fines et nettes convergeant vers l’issue de la course. En même temps que sont distillés avec art les événements qui pimentent la navigation – des plus infimes aux plus dramatiques en passant par de savoureux moments de cocasserie – se précise la psychologie de Raymond et s’affine son portrait ; ses mouvements d’âme sont portés par les reflux de ses souvenirs et tendus tout au long du récit sur le fil noir d’une crampe qui, régulièrement, avec plus ou moins d’intensité, vient enserrer sa poitrine tel un terrible étau à la suite d’un effort trop violent. À ce fil noir répond la fuite d’huile qui s’aggrave et atteste du mauvais état du moteur – la machine affaiblie vaut miroir de l’homme vieillissant qui la conduit.
Cette seule architecture narrative impeccablement pensée qui se garde de diluer le récit dans les digressions auxquelles invite pourtant la ressouvenance suffirait à faire du dernier voyage un bon roman. Il y a plus : une écriture qui excelle à donner à chaque description une nuance singulière, à restituer le langage intérieur des personnages, à mimer les approximations de l’oralité sans les rendre trop rugueuses à l’écrit et qui, enfin, intègre si intelligemment à la narration le jargon de la batellerie que l’on n’a guère besoin de se reporter au glossaire figurant en fin d’ouvrage – d’instinct on comprend ce qu’est une bassinée, ce que sont les régules, et l’on se met vite à penser « trente-huit mètres » ou « Freycinet » au lieu de « péniche ». L’on notera, également, un mélange équilibré de plusieurs tonalités – drôlerie, grotesque, tendresse, démence, tragédie, humour, cruauté… – où perce, invariablement, une empathie de l’auteur pour ses personnages. Et l’on songe à Maupassant, qui savait si bien raconter les histoires, faire vivre à l’écrit le parler des paysans normands, et laisser poindre sous ses portraits souvent à charge et sans concession une profonde tendresse pour ceux qu’il raillait.
Par son thème, son écriture, son style, son rythme si bien ajustés à sa construction sans faille, voilà un roman d’une simplicté miraculeuse tant sa lecture est prenante et limpide. D’une extrême justesse émotionnelle, il devrait obtenir des lecteurs une attention dont le prive peut-être la modestie de son format qui sans doute le gêne un peu pour jouer des coudes sur les étals des libraires, au milieu d’ouvrages plus imposants ou arborant à leur front le nom de quelque célébrité médiatique…
isabelle roche
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Bruno Poissonnier, Le dernier voyage, Métailié coll. « Suite française », février 2008, 117 p. – 7,50 €. |
