Bruno Krebs (Styx) entre Jarry et Kafka – entretien avec le passeur des deux rives

Bruno Krebs (Styx) entre Jarry et Kafka – entretien avec le passeur des deux rives

Bruno Krebs est un auteur curieux mais courageux. Lassé d’aller dans un bocal de la maison Gallimard (qui publia ses premiers livres) signer des exemplaires « à l’adresse de journalistes dont on ne savait strictement rien, sinon qu’ils n’avaient sans doute jamais eu vent de votre production et n’en parleraient sans doute jamais », il s’est dirigé du côté des libraires.
Pour une cinquantaine d’entre eux, il signa un exemplaire avec un petit mot d’encouragement : « j’aurais pu tout aussi bien pu « peigner la girafe », selon l’expression consacrée (ou, plus musicalement, « pisser dans un violon »). Plus tard encore au Salon du Livre, ses ouvrages empilés devant lui sur une table plexiglas, il sort un éventail de feutres japonais : « chaque dédicataire aura ainsi droit à sa couleur ». Son voisin lui lance « Ben vous alors, vous êtes un optimiste ».

Il est vrai qu’à quelques tables plus loin Guy Goffette signait comme un malade une pile du type tour Montparnasse. Mais de ce côté-là du stand Gallimard, « nulle jeunesse, ni vieillesse. Les gens nous observent comme singes en cage ». Pour autant, face à cette infortune Krebs ne renonce pas. Il sait la valeur de ses livres et il n’est pas le seul.
Il n’est plus défendu par Gallimard. On le regrette pour lui mais pas pour L’Atelier Contemporain. Son directeur (François-Marie Deyrolle) sait ce que la littérature veut dire et il défend des écrivains qui, comme le passeur du « Styx », sont en avance sur leur temps. Apparemment, Gallimard ne saurait attendre. L’Atelier Contemporain prend le risque de parier sur demain.

L’auteur le mérite. Lire ses livres suffit à nous convaincre de ses nécessaires « mensonges ».
Ils rendent le réel moins triste et les repères moins rigides.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?

Mes cauchemars. Je m’habille, descends, mets la bouilloire à chauffer, m’asperge la figure à l’eau froide, abondamment, passe un, deux coups de brosse sur mes cheveux, avale debout mon café, mes médicaments, une tranche de brioche, un demi-verre de jus d’orange (au total, 15 minutes maximum, ne pas laisser la nuit regagner du terrain, la confusion s’installer), prends mon cabriolet, décapoté même en hiver sauf temps pluvieux, me gare devant le bar-tabac du bourg (cinq kilomètres), achète le journal « Aujourd’hui » (j’apprécie ce titre sans ambigüité), un paquet de cigarettes (un jour sur deux), échange trois mots, un sourire, une petite blague souvent avec la serveuse, m’assieds en terrasse (trois tables rondes, sur le trottoir) devant un second café verre d’eau, regarde les voitures tourner au carrefour, les gens entrer, sortir avec leurs bulletins à gratter – malades et chômeurs, alcooliques et tabagiques, édentés, boiteux ou obèses, résignés mais têtus car presque tous en fin de course, au bout du rouleau se raccrochent pourtant – comme au radeau de la Méduse. C’est pour les rejoindre que je me lève, pour me raccrocher moi aussi à si mouvante « réalité », avant de revenir me cloîtrer dans mon bureau – sa vieille cheminée, ses vieux livres, ses pierres et coquillages, ex-voto scrupuleusement accumulés, soigneusement étagés.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?

J’ai trop travaillé « sur » et « dans » le rêve » pour mélanger rêverie diurne et vie nocturne.
Question rêveries ou ambitions, enfantines ou adolescentes, j’ai un temps imaginé me faire moine (voir infra), puis architecte. J’ai construit des maisons en sable sur la plage de Lostmarc’h, puis une ziggourat sur un plan tiré de l’Encyclopedia Brittanica de mon beau-père. Mais j’étais un cancre en maths (quoique excellent en géométrie) : la littérature a très vite pris le dessus, et dès mes 14 ans, l’affaire était pliée – je serais écrivain.
Plus sérieusement (à mon sens), et quoique ma mémoire d’éléphant archive mes rêves en une bibliothèque digne de Dédale, je n’ai pu évidemment conserver grand-chose de mes songes d’enfant. Seul me reste ce très ancien cauchemar, au sanatorium de Roscoff sans doute (j’avais trois ans, j’y passé un an). A la sieste, on nous avait prévenus : le Croquemitaine va passer, et si vous ne dormez pas, il vous dévorera tout cru. Impossible de fermer l’œil en telles conditions, on le comprendra. Il est entré silencieusement, drapé d’une longue, large houppelande noire. J’ai aussitôt relevé mon drap sur mes yeux. Mais je devinais son ombre en transparence, sentais ses yeux, leurs escarboucles parcourir et brûler mon corps, guettant le moindre tressaillement.
Un peu plus tard, il est revenu me poursuivre : il dévalait les dunes, chaussé de hautes bottes –me rabattait vers le rivage, et ses immenses ailes de chauve-souris obscurcissaient le ciel.

A quoi avez-vous renoncé ?

Au bonheur, peut-être. Ou du moins, tel que j’imaginais le bonheur, adolescent, puis jeune homme. Mais j’ai aussi connu réelles phases d’explosive, radieuse joie où je m’élevais tel un ballon, dans un poudroiement de lumière, un azur de champagne bleu. Mes compagnes étaient splendides, fraîches et innocentes Vénus. J’écrivais d’énormes romans (sept romans refusés, des milliers de pages), et je m’imaginais, tel Dickens ou Alexandre Dumas, conquérir une foule de lecteurs. Ma confiance, mes certitudes par brutales secousses à la longue se sont fissurées. Mais l’écriture, en dépit de tous les obstacles et revers accumulés, jamais je n’ai songé y renoncer.

D’où venez-vous ?

Je suis né au manoir du Poulguin, sur l’Aven (entre Pont-Aven et Port-Manech). Ma grand-mère paternelle descendait de Théodore Hersart de la Villemarqué, l’illustre auteur du Barzaz Breizh (ca. 1840, premier et seul recueil bilingue des chants et légendes de la Bretagne ancienne). Quant aux Krebs, leur ancêtre Nicolas, blessé à Wagram, recueilli par l’archiduc de Kiev, puis devenu son aide de camp, il était arrivé à Paris en 1815 – et s’y était marié. Mon grand-père Arthur, un temps ostréiculteur, livrait ses belons chez Prunier, le plus grand restaurant parisien de poissons, à l’époque. Son père Arthur-Constantin avait dirigé Panhard, mis au point le moteur du premier sous-marin, celui du dirigeable « La France », les bornes à incendie, le carburateur à membrane et cent autres facéties du même acabit.
Jacques Réda, grand connaisseur en la matière, établissait un rapport entre les inventions « poétiques » de mon aïeul et la mécanique surréaliste de mes textes (j’ai précieusement conservé sa lettre, magnifique). Ma mère (Tacouhi, Reine en français) était arménienne, et actrice. Son père Sarkis était né à Gallipoli (pointe occidentale de la mer de Marmara). Elle a rencontré le mien à la pointe du Raz (ça ne s’invente pas). Sarkis, officier artilleur dans l’armée turque (il y en eut quelques-uns, issus d’une unique promotion) a fait les Dardanelles, le Caucase (il y a perdu plusieurs orteils), puis la campagne de Syrie (contre Lawrence d’Arabie). Devenu comptable dans le quartier du Sentier, il n’a jamais obtenu la nationalité française, pas plus que ma grand-mère Newart (je conserve précieusement leur passeport Nansen). Mon père était peintre. Engagé volontaire en 1941, il a bataillé en Afrique du nord contre Rommel, gravi le Monte Cassino avec ses redoutables goumiers, et poursuivi avec la division « Rhin & Danube ». En Indochine, il refuse de passer un village « viet » au lance-flammes. Rapatrié au Val de Grâce au vu de son carnet militaire (croix de guerre deux étoiles, deux blessures, j’ai également conservé ce talisman), il ne se remettra de ce traumatisme que lentement, à travers la peinture et les voyages.

Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?

Un patrimoine culturel considérable, pour commencer. Dès l’âge de 12 ans, j’ai pu dévorer la bibliothèque de ma mère et de mon beau-père (Teudioc, dans STYX), lire Tolstoï puis tout Dostoïevski (à la lampe de poche sous mes draps), le mercredi au musée du Louvre passer des heures devant Uccello, Van Dyck ou Goya, en vacances discuter avec mon père de Beethoven, Pierre Jean Jouve ou Melville. Mais aussi, plus largement, naviguer entre ces deux caps improbables, Gallipoli et Penmarc’h, d’Orient en Occident – des Mille et une nuits aux légendes bretonnes.
Plus sombre héritage, cette mélancolie infusée par mes grands-parents arméniens, rescapés du génocide – et le caractère dépressif de ma mère, qui ne s’allégeait vraiment que sur scène. Sans parler de ma tante bretonne (la Viviane de mes textes), la sœur de mon père, tombée folle à dix-huit ans – et qui nous a transmis, à lui comme à moi, ses farouches, sismiques hallucinations. Enfin, de mon père breton comme de mon grand-père arménien, ce goût militaire pour l’ordre et la discipline qui m’a sans doute sauvé la vie avec la raison, dans mes moments de plus anarchique folie.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?

Je placerais l’écriture à part – ne saurais la qualifier de « plaisir » à proprement parler, même si demeure intact son caractère formidablement jouissif (sans quoi je ne m’y appliquerais pas chaque soir, avec tant d’impatience et d’émotion). Aujourd’hui, je me suis remis au vélo. Curieusement, mes propres textes m’y ont incité. J’avais arrêté pendant vingt ans, suite à un (très) gros infarctus. C’est difficile, à 68 ans. Jamais je ne retrouverai la flamme, l’énergie qui m’animaient encore à 48 ans – et me faisaient parcourir 150 ou 200 kilomètres d’une seule traite.
Mais cette conscience que j’ai vieilli, que je dois à la fois me ménager et m’endurcir pour puiser forces nouvelles, quand le soir je rentre fourbu, sous la douche me procure un plaisir dont je n’imagine plus me passer désormais.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres écrivains ?

Un artiste ne peut progresser sans modèle, sans maître qui le guide sotto voce quand il s’égare, faiblit ou se complaît. Ainsi conseillerais-je à un jeune écrivain de ne pas trop se préoccuper de ses contemporains. Qu’il s’en tienne aux plus grands : Dante ou Shakespeare, Racine ou Rimbaud – Stendhal, Flaubert ou Kafka – peu importe du moment qu’il s’y mesure, honnêtement, courageusement. Alors il saura s’il vaut la peine pour lui de poursuivre, et de transmettre, transmuter le message, la manière de ses illustres devanciers.
La littérature, comme la peinture et la musique, ont sans doute connu périodes plus fastes. Charge à chacun de relever le défi, et de ne pas se laisser piéger dans un bourbier à chaque automne plus pestilentiel et grouillant.
Après quoi, ce qui me distingue ou non de mes contemporains, seul l’avenir le dira – et je serai bien trop mort et desséché pour m’en réjouir ou m’en désoler.

Qu’est-ce qui selon vous, vous a poussé à écrire ?

La solitude d’abord, certainement. Puis une explosive révolte, contre le mensonge ambiant – familial, sociétal. Contre le non-dit et le faux-semblant. L’injustice (injustesse ?) du verbe. L’impérieuse nécessité de clamer « ma » vérité, telle que mes rêves me la dictaient. Ainsi ai-je fait très bref, dans les premières décennies du Voyage en barque (qui remonte à 1971) : rarement plus d’une page, parfois quelques lignes seulement. J’étais comme habité – ou hanté. Je ne rendais de comptes à personne (pas même à Kafka). Plus tard, beaucoup plus tard seulement (années 2000), j’ai commencé à développer, et à m’intéresser au monde diurne (le soi-disant « réel ») – tandis que mes certitudes initiales s’effritaient pour laisser champ plus libre à mes propres, inventifs mensonges.

Quelle est la première image qui vous interpella ?

La vague. On la redoutait enfants, quand on se baignait sur la plage de Lostmarc’h. Lame de fond, sournoise et funeste, porteuse d’une imminente, catastrophique menace, elle a perduré jusqu’au tsunami de Styx. J’ai bien conscience que d’un point de vue psychanalytique elle incarne ma mère – ses irrépressibles colères, maîtrisées sur scène, imprévisibles « à la ville ». Aujourd’hui néanmoins, cette image tend à perdre de son caractère fantasmatique, quand elle submerge des villes entières, charriant la mort sur son passage.

Et votre première lecture ?

L’alphabet, je suppose. Puis ces comptines, que ma grand-mère bretonne me chantait au piano. Et La Miche de pain : « La fourmi sur son rocher noir, dans la nuit noire – Dieu la voit. » Puis Tintin (le Chinois fou du Lotus bleu, source d’affreux cauchemars), Conan Doyle (Le Chien des Baskerville, guère plus apaisant) ; Dumas, tout Dumas, et Guerre et Paix, et Dostoïevski (tout Dostoïevski, à douze, treize ans) ; puis Gogol, tout Gogol dans la Pléiade, à quatorze ans. Oui, les Russes, leur fièvre et leur religiosité m’occupaient presque exclusivement: ils faisaient le pont, entre Orient et Occident. Car j’ai passé beaucoup de temps en compagnie de mes grands-parents arméniens, quand ma mère partait en tournée. Ma grand-mère priait devant une icône, au-dessus du radiateur (où chauffaient les yaourts de Sarkis). J’aurais voulu être moine. Une affiche de cinéma, sur l’avenue de la République, cent mètres avant mon lycée (Voltaire) m’en a détourné: Brigitte Bardot dépoitraillée – Le Mépris.

Quelles musiques écoutez-vous ?

Je suis un musicien contrarié. Sur le vieux Pleyel du Poulguin, j’ai appris à lire les mots en même temps que les notes. A Enghien-les-bains, quand je quittais l’appartement de mes grands-parents arméniens pour me rendre à la gare (on était encore au temps de la vapeur), je passais devant une confiserie, ses grands bocaux de bonbons, puis un salon d’exposition où rutilaient splendides pianos à queue. Je m’attardais devant cette vitrine, aussi prometteuse que la caverne d’Ali Baba.
Depuis lors, n’importe où, même le piano le plus déshérité, j’en ai joué des heures sans me lasser. J’ai récemment acquis un grand Steingraeber (fournisseur de Liszt peu avant sa mort). Son clavier ferraille parmi les toiles de mon père. Je crois qu’il aurait apprécié.
Pendant quinze ans j’ai œuvré ans comme régisseur et producteur, dans le monde musical. Côtoyé les plus grands (et les plus minables) artistes. Joué une fois sur un Steinway de concert, dans la pénombre, quand tous avaient réintégré les coulisses.
A la demande de feu Gérard Bourgadier (mon ami éditeur, chez Gallimard), j’ai rédigé un portrait poétique de Bill Evans, en 2006 (Bill Evans, live). Depuis cinq ou six ans, je corrige et recorrige un intime serpent de mer : La Musique des Anges, quatre cents et quelques pages consacrées à la musique pour clavier, de Scarlatti à John Cage. Je n’en viendrai jamais à bout, et c’est très bien comme ça.
Aujourd’hui, j’écoute et réécoute des centaines et des centaines de fois à peu près tout ce qui s’est produit de savante magie musicale, dans tous les domaines. Je me suis constitué une sorte de studio dans mon bureau, une chaîne propre à lézarder les murailles de Jéricho. Enfin, ma plus ancienne et plus fidèle préférence irait plutôt du côté de Schumann, dans le domaine « classique », tandis que David Bowie et Brian Eno, Fred Frith ou John Cage ne cessent d’accompagner mon écriture, depuis une quarantaine d’années – car je n’écris jamais dans le silence.

Quel est le livre que vous aimez relire ?

Je relis beaucoup, bien plus que je ne découvre. Privilège de l’âge, et d’une bibliothèque assez considérable. Mais les livres qui m’ont le plus influencé restent trop intiment gravés dans ma mémoire, mon immatérielle chair d’écrivain pour que je ressente le désir de m’y ressourcer. D’une manière générale, je relirais plutôt un livre dont la trace menace de s’effacer – ou de se déformer. Comme un travail de mémoire, comme un hommage au caractère quasi religieux.
Je vais donc, pour répondre, détourner la question : les livres que j’ai le plus relus ? L’Odyssée, le Livre de Job, La Chartreuse de Parme, De Grandes Espérances, Bartleby, L’Idiot, Bouvard et Pécuchet, L’Ile au trésor, Nostromo, Les Illuminations, Le Château, Guignol’s Band – la liste pourrait évidemment se prolonger sur une page entière. Sans parler des livres que je crains de relire (Dr Jekyll & Mr Hyde, La Chute de la maison Usher, La Métamorphose, par exemple) tant ils me sont à la fois consubstantiels, et peu propices à m’apaiser.

Quel film vous fait pleurer ?

Je n’apprécie guère le mélodrame. Ni, d’ailleurs, les histoires d’amour. En dépit (ou à cause) de mon caractère foncièrement romantique, j’envisage l’amour de façon plutôt rationnelle – n’en déplaise aux clichés. L’amour est affaire de sexe et d’entente. Pour le reste, tout n’est que balivernes et pornographie dissimulée.
La geste cinématographique de Buster Keaton, me touche sans doute plus que toute autre – avec, mais avant même celle de Hitchcock : ainsi le moindre de ses plans pour la millième fois je le gobe encore bouche bée, yeux écarquillés, quitte à verser larmes de bonheur – mais intérieures.
Plus récemment (1997) j’ai découvert stupéfait en Mère et Fils (Alexandre Sokourov) la farouche inventivité d’un poète libéré de toute contrainte et totalement imperméable à la consubstantielle bêtise du monde.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?

En tout cas, pas celui qui déambule, erre, séduit, s’embrouille, vomit puis s’égare encore dans Styx. Celui-là est un autre, infiniment plus libre et vivant que votre serviteur. Certes, il ne s’en sort pas forcément mieux. Mais quand je capte mon reflet le matin dans la glace (heureusement pour la première et dernière fois de la journée), mes yeux embrumés décèlent d’abord masque jaunâtre, aux poches creusées par l’alcool du soir. Aussitôt (voir supra) je m’asperge en cascade, me tapote les joues, et brosse vigoureusement ma tignasse – pas inquiéter le quidam, juste passer (presque) incognito. Après quoi vérifiant, ma foi je n’ai plus trop l’air si fou – effort louable après tout, sachant par quoi je suis passé et passe encore.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?

Pas grand monde. J’ai jadis écrit longue missive à Marguerite Duras, puis à J.M.G. Le Clézio – sans réponse évidemment. J’étais encore bien jeune et trop naïf. Non, je n’ai jamais hésité quand l’occasion se présentait – ou pas. Et puis, encore une fois, aucun de mes contemporains ne m’a jamais semblé « supérieur » en quoi que ce fût. Chacun laboure son pré carré, je fais de même. Après quoi, il m’arrive de nouer relations plus suivies, voire amicales. Phénomène plutôt rare, et soumis aux dépressions, voire interrompu par la disparition inopinée de tel ou tel. Les écrivains, les poètes sont gens de cristal. Ils présentent arêtes coupantes, tournées contre les autres ou contre eux-mêmes. J’ai ainsi éprouvé quelques déceptions, tant les susceptibilités sont vives, et peuvent côtoyer la paranoïa. Pour ma part, j’ai vécu si douloureuses, réitérées rebuffades tout au long de ma longue « carrière » (un demi-siècle déjà), une sorte patiente résilience a fini m’apaiser – quoique sans doute alimentée par un orgueil coupable.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?

Brighton. C’est la ville « lumière » (« Bright Town », même si l’étymologie n’est pas exacte). J’y ai vécu, y suis retourné à maintes reprises, dans les années 1970-1980. Elle revient inlassablement dans mes textes, et même de plus en plus. Elle est « la » ville, et je la transforme et la déforme, la revisite et la réinvestis au fil de mes songes. J’ai nagé pendant des heures entre ses deux « piers » (deux kilomètres), par beau temps ou sous les éclairs. J’y ai dansé, transpiré jusqu’à l’aube, au rythme de la disco et en compagnie de très jeunes sirènes. Plus récemment j’ai découvert Venise, en mars sous la brume. Bonheur plus paisible, extatique même à voguer chaque jour sur la lagune, en compagnie de ma blonde Lucie.
Enfin, lieu mythique, rien ne peut éclipser celui de ma naissance, qui tout aussi régulièrement anime mon écriture. Le Poulguin, le manoir de mes ancêtres. J’y suis retourné en juin dernier. Une jeune fille tenait son cheval par la bride, sur la grève. Elle était belle comme une Ondine, une Ophélie. Sur les jardins des remparts, j’ai pleuré.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?

Littérature, musique, peinture : Kafka, Schumann, Paolo Uccello, respectivement. Je résume évidemment, quand tant d’artistes et de poètes m’ont nourri depuis l’adolescence. Mais question proximité, je parierais plutôt sur ces trois-là – mes plus anciens repères (Schumann, dès mes 12 ans).
Kafka m’a enseigné l’art de l’ellipse et du double sens, la percutante élocution du cauchemar et sa miraculeuse périphrase. Schumann, dont le verbe inclusif, éphémère et fugitif m’a tracé similaire, lapidaire chemin. Uccello, sa géométrie sombre et rigoureuse, sa nature revisitée, au soir d’ultimes « batailles ».
Puis ont déboulé Gogol et Dickens, Edgar Poe, Melville et Stevenson. Debussy et Webern, Turner et Claude Le Lorrain – mon peintre d’élection, car le plus « littéraire », avec ses fantasmagoriques ruines, ses perspectives et frondaisons délicatement bleutées.
Trente ans plus tard j’ai découvert John Cage, Nolde, Robert Walser – ce dernier m’inspirant aujourd’hui plus encore que Kafka, tant je me sens en empathie avec ce néoromantique fantasque, cet endiablé farfadet au destin si magnifique.
Mais s’il faut parler d’écriture – car de Kafka ou de Gogol, par exemple, m’échappe forcément une bonne part (tandis que je lis les anglophones dans le texte) – j’ai essentiellement retenu la leçon de Stendhal, Flaubert, Rimbaud et Céline. Quatre points cardinaux où j’ai pu puiser contradictoires, intarissables sources. La scintillante, poétique vélocité de La Chartreuse de Parme, son art de l’ellipse et sa maîtrise du mouvement – sa graphie quasi japonaise. Le caractère rugueux, obsessionnel de Bouvard et Pécuchet, son humour glaçant, sa rythmique de locomotive enrhumée. Les vertigineuses spirales des Illuminations, leurs énigmatiques, musicales théories (ma mère mourante se récitait Le Bateau ivre – et me confiait : « Il n’y a rien de plus fort »). Le glas funèbre, l’assassine humanité de Nord ou Rigodon, leurs bibliques jérémiades et litanies, subtilement débitées à la tronçonneuse.
Last but not least : Jules Verne. Quand je campais chaque hiver dans les Landes, et que les rouleaux, leur furie nocturne ébranlaient les dunes, j’ai pu, une fois pour toutes, absorber la sève de cette littérature à la fois si singulière, humaine et visionnaire.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?

Une Bizzarrini P538 (1966). Barquette découverte, conçue par l’ex-ingénieur en chef de Ferrari (valeur approximative : 900.000 euros). Casque et lunettes à l’ancienne, façon Fangio, j’irais terroriser faons et marcassins dans la forêt de Guesnes, puis cueillir le vent des plages bretonnes. Car j’ai la passion des voitures belles et rapides, voire très rapides. Ces sculptures de tôle, issues d’un âge on l’on ne songeait guère à se ménager, encore moins se protéger, je leur trouve qualités humaines, quand leurs hurlements m’arrachent sourire apaisé.

Que défendez-vous ?

Rien du tout. Même pas mon travail. Une certaine idée de la littérature ? Sans doute vouée à aux gémonies – car déjà moribonde. M’en soucie d’ailleurs comme d’une guigne – largement mort et blanchi avant sa totale, définitive extinction. Après moi, le déluge – et le déluge, la crue finale, j’en parle précisément, en long et en large. Déjà pas si mal.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?

Grand amateur de formules décapantes, Lacan m’inspire souvent, par des voies (forcément) détournées. Ou plutôt, quand je tourne, contourne l’une de mes innombrables, lapidaires galipettes, je pense parfois à lui, et le salue bien bas. Ici je lui retournerai le compliment (et il ne m’en voudra sans doute pas) : « L’amour c’est donner quelque chose qu’on a à quelqu’un qui en veut. » Dans mon cas (et celui de ma compagne Lucie) ça fonctionne, et depuis plus de vingt ans. Enfin, je n’apprécie guère ces aphorismes par trop réducteurs, et quelque peu histrioniques.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »

L’humoriste de métier, même le plus fin, surfe presque automatiquement sur une certaine forme de légèreté – ou bien son public se lasserait. La légèreté n’a rien de condamnable en soi, quand elle s’exprime avec élégance (Woody Allen, Guitry, Alphonse Allais). Mais telles formules (encore) tendent généralement à s’user quand on les relit. L’absurde tient mieux dans la durée (Raymond Devos, Pierre Dac) quand il s’appuie sur le verbe, plutôt que sur le sens. Les Anglo-saxons (Dickens, Lewis Carroll, Laurel & Hardy ou Blake Edwards) explorent filons autrement explosifs où je puise, pour ma part, joies autrement durables.

Et si le coeur vous en dit celle de Vialatte : « L’homme n’est que poussière c’est dire l’importance du plumeau » ?

C’est déjà beaucoup plus subtil. L’association des deux termes, « poussière » et « plumeau », ce collage « adialectique » évoque la fois Dada et Descartes. On n’est pas loin de la pure poésie. Les œuvres de Vialatte n’ont guère perduré, contrairement à ses traductions de Kafka. Je conseillerais tout de même aux amateurs de lire également celles de Lortholary (Garnier-Flammarion), un rien plus incisives, plus « modernes ».

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?

Pour rester dans la même tonalité : quel regarde je porte aujourd’hui sur mon travail d’écrivain ? Car je sens qu’il s’achemine tout doucement vers son terme. Certes, je n’ai encore que 68 ans. Mais c’est un peu comme la retraite : tout dépend à quel âge on a commencé. Ainsi, j’ai entrepris Le Voyage en barque dès mes 18 ans, et je crains trop de me répéter pour continuer jour après jour à remplir page après page uniquement parce que l’oisiveté, la nostalgie ou l’inquiétude me rongent. Je me suis attelé à une suite de Styx : nouvelle odyssée de sept cents et quelques pages, Brest & Litovsk poursuit dans la même veine – jusqu’à épuisement. Après quoi je veux remettre en ordre mon Voyage en barque, et terminer mon livre sur la musique.
Mon œuvre et ma vie sont indissociables – l’une ou l’autre ayant pris le dessus, selon les périodes. J’ai fait ce que je croyais avoir à faire, labouré mon propre sillon sans tenir compte des critiques, des railleries (au début) puis de l’indifférence (à la fin) qui auraient pu me conduire au silence. Car moi seul déciderai quand je ferai silence, quand de l’écriture me détachant je m’occuperai uniquement de mon départ, sur des flots dont je pressens déjà, et voudrais bien apaiser l’amertume.

Bruno Krebs, Le Bois-Rogues

Questionnaire et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret pour le litteraire.com  le 11/09/2021.

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