Bruno Cabanes, Août 14. La France entre en guerre – Rentrée 2014
L’enfer des tranchées demeure le symbole absolu de la guerre de 1914-1918, à tel point que les programmes scolaires se concentrent désormais uniquement sur la vie du soldat dans ces terrifiants boyaux… Comment y est-il arrivé devient une question futile ! Or, cette forme de combat ne s’impose aux belligérants à partir de l’automne 1914. Elle a été précédée par une guerre de mouvement culminant avec la bataille de la Marne. Et avant cette bataille qui a modifié le cours du conflit, il y eut une période sur laquelle les récits historiques passent parfois trop vite, celle du mois d’août, celle de l’entrée en guerre et du choc que cet évènement provoqua sur les populations.
C’est sur ces quelques semaines que Bruno Cabanes se penche dans un beau et agréable livre. Son objectif est de pénétrer « dans l’intimité d’un pays saisi par la guerre », de comprendre comment les Français sont entrés dans le conflit. Il démontre ainsi que les premières semaines furent cruciales et que les contemporains subirent immédiatement la violence du conflit : ni à l’automne, ni au premier hiver, ni à Verdun. Non, tout de suite, dans les plaines écrasées de soleil du nord de la France, dans la violence du « feu qui tue » avec une brutalité inconnue jusque-là.
L’ouvrage a beau se concentrer sur les aspects sociaux et moraux, sur l’histoire des invisibles et de la masse (il est à cet égard l’antithèse des Somnambules de Ch. Clark), il n’évacue pas pour autant les jours où les responsables politiques prirent la décision de lancer la mobilisation qui signifiait la guerre. Mais c’est à travers le prisme de l’incroyable pression qu’ils subirent que le lecteur saisit l’atmosphère de ces brûlantes journées.
Les nombreux témoignages utilisés mettent en évidence le choc que la mobilisation générale représenta pour ces millions de Français : choc de la séparation avec l’épouse et les enfants, de la coupure avec le quotidien, avec le travail dans les champs ou à l’atelier ; choc du départ vers une destination inconnue ; choc de la confrontation avec le feu et surtout avec le visage horrible de la mort, noire et puante. Les descriptions saisissantes des souffrances physiques des soldats montant au front, des douleurs morales des familles sans aucune nouvelle, de l’anéantissement provoqué par la mort sans corps à veiller, donnent à l’ouvrage une dimension émotive rare dans une étude historique.
Un livre riche et émouvant qui veut faire comprendre que la guerre de 1914 a bien commencé en août 1914.
frederic le moal
Bruno Cabanes, Août 14. La France entre en guerre, Gallimard, août 2014, 242 p. -18,90 €
