Christophe Donner, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive – Rentrée 2014

Christophe Donner, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive – Rentrée 2014

Duel à trois au pays du cinéma

 Ah ! Le truel mythique de la fin du film « Le bon, la brute et le truand » ! Dans cet ouvrage-là, aucun des trois hommes n’est totalement bon, ni brutal, ni truand, mais ils sont tous un peu des trois. Christophe Donner n’invente rien, fait croire qu’il n’imagine pas(*), et raconte le combat que se livrèrent, à l’aube des années 70 trois figures majeures du cinéma français : Berri, Pialat, Rassam. Ce pays fut trop petit pour ces trois-là. Le cinéma trop étroit.

 Posons le décor : la fin des années 60 est pour la France une période charnière, intense. Eruptive. Ca fuse de tous les côtés. Et trois hommes de cinéma émergent, liés par le sang et par l’ ambition. Amis et beaux-frères mais rivaux à en crever. Le premier homme c’est Claude Langmann. Il a pris le nom de Berri. Ce jeune comédien juif au talent médiocre, à la carrière mal lancée et aux origines modestes, s’est mis à la réalisation. Il a des projets – autobiographiques – plein la tête, mais pas un sou. Le deuxième homme c’est Maurice Pialat ; un talent fou, pas un sou non plus, mais un caractère de chien. Il se contente de réaliser des films documentaires pour la télévision. Il rencontre Claude Berri et séduit sa jeune soeur, Arlette, à l’appétit sexuel sans limite. Claude Berri l’envie, l’admire et aimerait lui casser la gueule. Le troisième homme, c’est Jean-Pierre Rassam. Ce jeune étudiant d’origine arabe est d’une intelligence brillante, et il est plein aux as par son père. Séduisant, cynique et beau parleur, il est un homme pour toutes les femmes. Il aime le jeu, le sexe, l’alcool, la drogue et veut changer le cinéma français. Il va financer les films des deux premiers, entre autres, et marier sa soeur à Claude.

 Les éléments sont en place : dans les bras de chacun, il y a une soeur de l’autre. Autour d’eux gravitent les génies un peu barges : Polanski, Godard, Forman… Et j’en passe. Les détails sont croustillants, les idéologies prennent des coups. « La lutte des classes ne résiste pas à un cachet de cinq cent mille francs lourds ». Et pourtant l’histoire s’impose. En 1968, Rassam a tout prévu : son film doit obtenir la palme à Cannes, mais le festival s’écroule sous les grèves de mai. Paniqué, Rassam interpelle le président du jury Orson Welles qui lui répond : « Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive ». Il donne le titre. Oui, les choses – alternances de succès et d’échecs – peuvent partir à l’ouest. Echouer. Comme dans une tragédie. Personne ne peut sortir indemne de tout ça. Personne ne peut sortir indemne du style de Christophe Donner.

Ce livre au titre étrange, long, dont la formule pourrait convenir en somme à tout type de métier (cochez la case que vous voulez) est écrit au scalpel. C’est propre, froid, incisif. Se parler, c’est prendre des coups et faire des films, c’est corrompre, séduire et se livrer à des commentaires assassins. Les héros de ce roman sont autant des figures que des sujets réduits en miettes. Mais ils sont recomposés dans la forme exceptionnelle d’un hommage iconoclaste. Les oscars, césars perdent leur éclat ; ils deviennent gris et ternes, mais gagnent en humanité, en profondeur. C’est la fin de « L’oreille cassée » : le diamant a disparu, la statuette est recollée mais, désormais unique et fragmentée, elle a gagné en authenticité, en vérité. Pour construire, il faut détruire. Rassam le savait. Il l’a vécu. Et Donner expose le sacrifié.

 Le sorcier littéraire de la rentrée, c’est lui : Christophe Donner.

camille aranyossy

* Christophe Donner, Contre l’imagination, Fayard, Paris, 1998. 120 p. – 12,20 €.

Christophe Donner, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, Grasset, Paris, août 2014, 300 p.  – 19,00 €.

Laisser un commentaire