Bertrand Galimard-Flavigny, Être bibliophile – petit guide pratique
Un guide indispensable pour s’initier à la bibliophilie… et surout mesurer ce que cette passion demande comme connaissances
Être bibliophile, dit le titre…de fait, après une introduction rapide dont le ton montre d’emblée qu’il ne s’agira pas d’un simple guide pratique comme l’indique le sous-titre mais surtout d’un texte « écrit » – tout en saveurs littéraires que l’on goûtera à loisir au fil des pages, assorti d’une mosaïque de citations et de références… – on trouve bien une tentative de définition du bibliophile, recherchée d’abord… dans un livre ! et quel livre : Le Littré, dictionnaire de référence s’il en est ! s’ensuivent moult citations, liées les unes aux autres avec brio, dessinant une petite constellation brillante de « mots » délectables, d’où il ressort, in fine, que le bibliophile, comme tout passionné, est un animal bizarre revêtant des aspects aussi divers que bigarrés… Mais très vite, le propos glisse de l’individu à l’objet – comment comprendre la convoitise, la manie du premier si l’on n’entend rien à ce qui suscite son amour ?
Le livre, donc… c’est bien de lui, davantage que de celui qui l’aime à la folie, qu’il va être question. Sous toutes ses coutures si l’on peut dire : à travers son portrait physique, pièce à pièce, son histoire est retracée au gré de celle des différentes techniques qui concourent à sa fabrication. Tout cela avec méthode et minutie – un chapitre par élément du livre, où les subdivisions nombreuses balisent un propos fort dense – selon un mouvement centrifuge, analogue à celui de la main et du regard de quiconque tient un livre sous ses yeux, prêt à le lire. Une fois le chemin parcouru depuis la reliure jusqu’à l’intimité des pages – on aura glané en passant un bel assortiment de termes de jargon, complétés par un glossaire en fin d’ouvrage, non exhaustif mais précis, concis, et que l’on devra connaître parfaitement avant de songer à ses premières investigations bibliophiliques – on peut enfin revenir en détail sur ce que signifie « être bibliophile » : on sait désormais ce qui, dans un livre, doit être examiné et comment.
La partie « guide pratique » commence alors véritablement : des thématiques de collection sont proposées, les outils de travail du bibliophile sont présentés en détail – bibliographies, catalogues, manuels indispensables… Sont également communiquées les coordonnées des sociétés bibliophiles, des adresses de librairies – y compris sur internet. Des conseils concernant l’entretien et la manipulation des livres sont donnés sans oublier, enfin, les mises en garde contre la « fausse bibliophilie » – ô combien utiles pour le néophyte par trop enthousiaste…
C’est un guide qui certes peut se lire de façon suivie tant la plume est allègre, vive, prompte à l’anecdote et à la pointe d’humour. Mais l’on risque de perdre ainsi quantité d’informations précieuses qui, dispensées dans un flux narratif plein d’allant – et dûment morcelé, au sein des chapitres, en paragraphes et sous-paragraphes minutieusement pensés – ne se retiennent guère d’emblée. Il faut donc y revenir, lire et relire encore la nomenclature des différents papiers, des matériaux utilisés pour la reliure, apprendre par cœur ces termes spécifiques – ce jargon qu’il faut maîtriser pour pouvoir parler la même langue que le libraire ou le collectionneur spécialisé avec qui vous vous entretenez, ou pour pouvoir lire un catalogue. Fastidieux ? Mais indispensable – et ce n’est rien encore : le statut de bibliophile ne se gagne qu’à la force de la fréquentation continuelle des vieux livres ou des ouvrages rares, édités sur des papiers précieux et reliés avec des matériaux nobles.
Que vaut de lire la description, fût-elle précise, détaillée comme le sont celles de Bertrand Galimard-Flavigny, d’un maroquin : peau de chèvre tannée au sumac, présentant des craquelures plus ou moins larges. Cette matière mate ou luisante est solide.[…] – ou d’un papier japon, épais, jaune et soyeux, légèrement moiré… si l’on n’en a jamais senti la texture sous ses doigts, si l’œil n’en a jamais contemplé l’aspect ni le nez humé les effluves ? Il faut aussi savoir en son corps ce qu’est l’odeur de la poussière, du papier détérioré par l’humidité, avoir en mémoire ce que les doigts retirent de leur contact… sans quoi le contenu des notices d’un catalogue demeurera sans réelle signification. Oui, la bibliophilie a une dimension très physique ; elle met en jeu toute une sensualité du livre, une expérience du toucher, de l’olfaction sans lesquelles la science que l’on peut avoir en matière de fabrication, d’histoire – de l’art, de la littérature, d’histoire tout court… – n’aura que moitié de son importance.
Pour le bibliophile comme pour l’objet de sa passion, tout est affaire de temps : Seul le temps confère à un ouvrage un caractère bibliophilique.
Et il faut consacrer de nombreuses heures à se documenter, à apprendre, puis à tenir des livres rares dans ses mains pour tâcher d’en saisir le souffle, l’âme… cela, vous ne l’acquerrez pas en lisant ce Petit guide pratique. Mais en vous y plongeant, vous apprendrez au moins l’étendue de ce qu’exige la bibliophile. Vous vous divertirez aussi : les anecdotes croustillantes fourmillent, et les petites illustrations signées Tipi viennent fendre le texte comme de petits sourires feraient d’un visage réjoui…
Cet ouvrage est indispensable pour s’initier aux rudiments de la bibliophilie. Et pour jauger si l’on a ou non l’étoffe d’un bibliophile…
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Bertrand Galimard-Flavigny (avec des illustrations de Tipi), Être bibliophile – petit guide pratique, Séguier, 2004, 240 p. – 20,00 €. |
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