Bernard Stiegler et Ars Industrialis, Réenchanter le monde – La valeur esprit contre le populisme industriel
Un essai pertinent mais difficile d’accès qui tente de situer la valeur-esprit dans la société de consommation ultracommuniquante d’aujourd’hui
Paul Valéry, pressentant la catastrophe où menait le nazisme, constatait dès 1939 une « baisse de la valeur esprit ». Aurait-il pu imaginer dans quel état de déchéance généralisée tomberait l’humanité quelques décennies plus tard – là où nous en sommes ?
Dès les premières lignes, le ton est donné… Si l’innovation se met au service des « objets communicants », qu’en est-il réellement du rôle et de la place de l’esprit, de la réflexion, dans l’organisation contemporaine, le capitalisme industriel, le modèle culturel de la société de consommation actuelle, qui fait la part belle aux technologies de la communication ?
À notre époque du Tout communicant, où chaque avancée technologique est immédiatement transformée en outil de communication innovant, pour aller plus loin plus vite, pour une communication de masse, il est difficile de connaître véritablement, qui de l’esprit ou de la nouvelle technologie, est au service de l’autre. Informer la société ou société de l’information ? Quête du savoir, règne de l’ignorance, mondialisation de l’information, où se situe la « valeur esprit » ? N’y a-t-il pas un réel risque de perte de l’individuation à une époque d’uniformisation des masses populaires ? La Star Ac et autres shows de télé réalité en sont la meilleure preuve. Tel est l’enjeu véritable de la disparition progressive de la valeur esprit au profit de la standardisation des normes de communication.
Nanotechnologies, microtechnologies, système de traçabilité ultraperformant, puces électroniques, système RFID, web, ADSL, Wi-Fi… aujourd’hui, il est quasi impossible de ne pas être informé à toute heure, en tout lieu. Mais pour quel résultat ? D’un côté de l’écran, des neurones en pleine activité allant sans cesse un peu plus loin dans l’innovation, de l’autre, des neurones aseptisés, en aucun cas sollicités, qui s’abreuvent inlassablement, et sans rechigner, des infos et autres programmes qu’on veut bien leur délivrer comme on gaverait les oies. Il en résulte l’inévitable : une société finalement désinformée, baignant dans l’ignorance et s’éloignant de plus en plus des têtes pensantes qui tiennent la société entre leurs mains.
À partir de ce constat, Bernard Stiegler propose une réflexion sur le rôle réel de la valeur esprit dans l’organisation de l’économie actuelle, inhérente à l’European way of life. Voulant démontrer « la vie de l’esprit », comme le préconisait elle-même Hannah Arendt, à travers Ars Industrialis, l’auteur nous invite à notre propre réflexion sur le monde et ses vicissitudes. Néanmoins, dans une approche volontairement complète et « philosophique », Bernard Stiegler nous présente une vision quelque peu complexe de la société. Il est ainsi difficile d’entendre parfaitement les propos de l’auteur à moins que des termes comme hypomnémata, épokhal ou autre pharmaka n’aient aucun secret pour vous. Certes, Réenchanter le monde est une bible pour les philosophes -en herbe ou aguerris – désireux de se former à la question, mais il n’en reste pas moins que l’ouvrage est peu accessible aux non-initiés. Pour apprécier pleinement l’esprit de ce livre, mieux vaut en maîtriser les rouages et la terminologie, au risque de perdre le fil de sa pensée.
Bernard Stiegler, philosophe, est directeur du développement culturel du Centre Georges Pompidou, à Paris. Avec Marc Crépon, Georges Collins, Catherine Perret et Caroline Stiegler, il a co-fondé l’association Ars Industrialis en 2005.
v. cherrier
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Bernard Stiegler et Ars Industrialis, Réenchanter le monde – La valeur esprit contre le populisme industriel, Flammarion, octobre 2006, 172 p. – 12,00 €. |
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