Bernard Noël,Le Roman d’un être/Le Livre de l’oubli

Bernard Noël,Le Roman d’un être/Le Livre de l’oubli

Espace mental, espace de mémoire

Le Livre de l’Oubli commence ainsi : « Le silence met en commun l’oubli. Dans le regard des mourants, il y a la montée de leur propre oubli ; dans les yeux des morts, il y a notre oubli. ». Dès lors l’écriture – du moins celle de Noël et ce depuis toujours – n’a qu’un but : casser ce silence. Non par devoir de mémoire mais par le travail de mémoire. Ce qui est différent. « La mémoire met le passé au présent et le présent au passé. Elle trouve ainsi son équilibre, et cette balance est peut-être le mouvement premier du sens » précise le poète. Et si l’usage normal de la langue se limite à compter et conter, écrire pousse à féconder de l’oubli afin qu’il « vous porte comme la mer ».
L’oubli n’est donc pas une perte mais une mémoire seconde, viscérale. C’est sans doute pourquoi les deux  livres de Noël, même s’ils ont un aspect  « non figuratif » par la nature même de l’écriture,  sont toujours étroitement lies au corps. Ils se constituent de lignes juxtaposées capables de construire pour ce corps des couvertures chauffantes (des couches de neige, des couvertures nuageuses) et des lignes serpentines capables d’atteindre le tréfonds de la maison de l’être où il loge.

Ils ouvrent un espace à regarder et à traverser. Ce sont donc des tranchées dans lesquelles il est possible  de voir resurgir la figure du poète  même s’il n’y a que peu de signes qui l’indiquent avec certitude. Sinon dans l’un des livres mais où le « je » du témoin reste le plus discret possible.  Détaché des formes connues, ces textes sont lisibles  à la manière dont se lisent les dessins-signes de Silvia Baechli :  on suit simplement des lignes et on observe jusqu’à se perdre dans une sorte d’abîme. Le roman d’un être le souligne :  « la vie commence et l’ignore d’où son penchant à l’illusion il faut s’arrêter il faut pénétrer dans le temps et comprendre que tout va finir et que la fin détermine notre existence alors débute ici même un commencement qui répète l’originel et ne le répète pas puisqu’il contient en plus la suite successive des jours il ne s’agit pas de se souvenir seulement de la mort mais de voir devant soi l’ouverture d’une plénitude ce n’est pas une échappée c’est l’entrée dans la matière même du jour ». Et ce, que ce soit en contant l’histoire du peintre Roman Opalka (Le roman d’un être) ou en comptant les jours (Le livre de L’Oubli).

Certains deviennent plus lourds ou plus pâles que les autres. Où ont-ils commencé ? Nul ne peut savoir puisque Noël fait sienne l’idée de Michaux : « Au commencement la répétition ». Dès lors, la poésie comme la peinture se doivent d’avoir la qualité de bonnes danseuses. L’énergie déferle dans l’espace en dépassant le bout des doigts. Ecrire revient à entrer en terre inconnue, l’explorer, la travailler jusque contre les bords du papier. C’est aussi garder un regard dans un camaïeu de noir et de blanc. Noël y apporte beaucoup de riches nuances. Elles amènent le lecteur à ajouter lui-même des couleurs et à jouer avec la nuit et le jour.
Ces deux dernières œuvres de poète se marient aux plus anciennes, s’y glissent sans se faire remarquer. Pourtant elles amènent par leur couleur un autre ton comme un nouvel instrument dans un orchestre. Chacun des deux textes emporte  d’un seul coup, sans décrocher. Sur l’étendue neigeuse de chaque page le lecteur n’a plus qu’à ramasser les taches noires d’un paysage de plus en plus dégarni – comme ceux d’Opalka. Semblable à lui, Noël  travaille de mémoire et non de manière photographique. Ecrire est le moyen de compléter et d’omettre.

« Ce qui a été oublié et ce qui sera oublié sont choses semblables dans l’oubli.
Et chacun de nous porte cette ressemblance au fond des yeux : dans le trou noir »
précise celui qui a compris que toute image est une hybridation de la mémoire et de l’imaginaire dans le pays natal de l’oubli. Ou ce qu’on prend pour tel. C’est d’ailleurs parce que certains en éprouvent de manière subconsciente le vertige qu’il faut que de la langue en tombe. Plus qu’un autre, Noël en est conscient : « cette chute la remet dans la bouche, toute humide de salive périssable. L’oubli dénonce l’en-soi : il invite à Sortir ».

jean-paul gavard-perret

Bernard Noël ,
– Le Roman d’un être, Editions POL, Paris, octobre 2012
Le Livre de l’oubli, Editions POL, Paris, octobre 2012

 

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