Barbara Demick, Vies ordinaires en Corée du Nord
L’enfer communiste au quotidien

Un professeur qui voudrait expliquer ce qu’est un régime totalitaire communiste devrait, avant toute analyse en profondeur, faire lire à ses élèves ou ses étudiants le livre de la journaliste américaine Barbara Demick, sur la vie quotidienne en Corée du Nord.
Ce livre décrit en détails le quotidien des malheureux citoyens de ce régime abominable et nous entraîne au cœur de l’enfer communiste. Il le fait à travers le récit détaillé de la vie de plusieurs personnes : un couple de jeunes gens, Mi-ran et Jun-sang, une médecin, la Dr Kim, une disciple du régime et de son chef, Mme Song, sans cesse en conflit avec sa fille rebelle Oak-hee, un jeune orphelin débrouillard Kim hyuck.
Le récit s’articule autour des souffrances quotidiennes de ces personnes, particulièrement vives dans les années 1990, période de la grande famine. A travers elles, la société Nord-coréenne dévoile ses secrets, ses malheurs, son cortège de drames, de peurs et surtout de cadavres, tous victimes de la faim.
Mais on suit également le parcours qui, pour tous, les conduit vers la fuite, d’abord vers la Chine voisine et prospère, puis vers la Corée du sud. Même Mme Song, pourtant fidèle adoratrice de Kim il sung, finit par céder, poussée par sa fille, et surtout la mort cruelle, le ventre vide, de son époux et de son fils. Elle comprend, tout au long de son cheminement que tout le système et à travers lui sa vie, ne sont que des mensonges.
Après avoir lu 1984 de George Orwell (la meilleure description d’un régime totalitaire), on ne peut qu’être saisi par sa proximité avec le livre de Barbara Demick. Il est clair que la Corée du nord est l’exacte traduction concrète du monde imaginé par Orwell, dont le héros finit par aimer Big Brother comme Mme Song aimait Kim il sung.
Plusieurs descriptions du livre peuvent paraître ubuesques, impossibles, imaginaires peut-être. Le père du Docteur Kim ne s’est-il pas suicidé après la mort du Cher Dirigeant ? Un paysan n’est-il pas déporté en camp pour avoir nourri sa famille, en pleine famine, avec l’un de ses veaux ?
Pourtant, on ne peut s’empêcher, en lisant ses pages hallucinantes, aux travaux de l’historien français Stéphane Courtois, grand spécialiste du communisme et de ses systèmes totalitaires. La Corée du nord appartient à la catégorie des régimes totalitaires de haute intensité, qui écrasent ses citoyens sous une répression si forte que toute contestation y est impossible. Il n’y a pas de Vaclav Havel à Pyongyang car il ne peut pas en avoir un.
Seuls la pensée personnelle, l’esprit individuel offrent un refuge pour ceux qui, comme Jun-sang, ouvrent les yeux mais conservent en société un visage immobile et vide. De la même façon, les conséquences de la grande famine confirme la théorie de Courtois sur la nécessité qu’a un régime totalitaire d’assurer la subsistance de ses citoyens afin de les maintenir dans la ligne du Parti. C’est en effet avec la famine que les héros du livre comprennent la fausseté du régime et de son idéologie. Pour survivre, ils se mettent à vendre et à acheter des produits certes dérisoires. Mais cela suffit pour les détacher du socialisme.
Chaque personnage suit dès lors un chemin particulier qui le conduit à envisager la fuite. Barbara Demick décrit avec beaucoup de réalisme ces sentiments complexes, le pas qu’il faut franchir pour accepter l’idée même du départ, les péripéties d’un voyage vers la frontière chinoise, l’arrivée dans un monde capitaliste où, comme le dit le Dr Kim, « les chiens chinois sont mieux traités que des médecins coréens » parce que nourris d’un bol de riz blanc…

En fin de compte, il ne faut pas croire que ce régime est une aberration. Même s’il a d’incontestables spécificités, liées à l’histoire et à la culture coréennes, il apparaît comme une extension, en plein XXI° siècle, de l’Urss de Staline, elle-même héritière en ligne directe de la Russie léniniste.
f. le moal
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Barbara Demick, Vies ordinaires en Corée du Nord, Albin Michel, novembre 2010, 326 p-, 23,00 € |
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