Bains Douches

Bains Douches

Pour le second volume de leur collection En marge A. de Montjoye et J. Distel ont invité des écrivains aux Bains-Douches…

On retrouve dans ce second opus de la série « En marge » quelques noms qui s’étaient déjà attachés à la Petite Ceinture. À travers ces récurrences semble s’installer une sorte d’ « esprit d’auteurs » qui, au-delà du thème et du concept imposés – plutôt proposés – instaure une harmonie d’ensemble où se résorbent les disparités de style, de ton, ou d’inspiration. L’on se souvient que, pour Petite Ceinture, les initiateurs du projet – Arnaud de Montjoye et Jean Distel – avaient précisé qu’ils en appelaient à des auteurs appartenant, peu ou prou, à la mouvance du néo-polar. Une empreinte bien présente ici mais le spectre est élargi : entre jeu de massacre et œuvre de vengeance, les récits peuvent aussi tourner à la bluette, ou se teinter de fantastique ; entre lieu crucial où se noue une blessure qui plus tard conduira au meurtre et lieu idéalisé où l’on peut réchauffer ses souvenirs d’enfance les plus heureux, les bains douches municipaux sont parfois, simplement, un repaire privilégié où se meut un microcosme humain observable à loisir. Avec ces photos noir et blanc « qui grattent » un peu, comme on le dirait d’un vieux gramophone, c’est encore quelque chose de la désaffection, de l’abandon et de l’usé qui se dit – un « son » semblable à celui qui émanait de Petite Ceinture.

Le « polar » n’est donc pas l’aune unique à laquelle mesurer la nature de ces vingt-trois récits ; « Les Bains morts » est une attendrissante histoire d’amour où l’écriture se pare parfois, comme si elle se mettait à sourire, des ailes de la poésie – une poésie simple et fraîche… comme une orange maltaise ! « Les pauvres ne se lavent jamais le lundi » revient sur un moment d’enfance à partir d’une pathétique déchéance tandis que « Une belle frappe », au contraire, évoque une fulgurante ascension. Ayant toujours pour noyau narratif, voire pour cadre exclusif, un établissement de bains publics, tous étroitement et scrupuleusement attachés à la photographie qui les annonce, ces récits reflètent une variété faisant écho à la population bigarrée qui fréquente les bains douches et dont on trouve trace dans plusieurs d’entre eux, très descriptifs et tenant davantage de l’instantané social que du récit proprement dit.

Si dominent les effluves humides et saturés de senteurs corporelles mêlées de désinfectants ou de produits de toilette, les bruits gargouilleux de canalisation ou de frottages d’épidermes, règne, aussi, une profonde nostalgie – fût-elle empreinte d’un dégoût prégnant, celui de soi, d’un acte passé ou d’une condition sociale dont on aimerait à se défaire. Quels que soient les récits revient de manière quasi litanique l’assimilation de la toilette corporelle en ce lieu public au nettoyage moral ou mémoriel – comme s’il l’on battait mieux sa coulpe, comme si l’on se purgeait plus efficacement de ses souvenirs pénibles dans une cabine de douches qui n’est pas sienne. Comme si l’on s’y exposait, en guise de châtiment ou d’autoflagellation. « Se laver » n’a pas la même signification dans sa salle de bains particulière qu’aux douches municipales. La dimension symbolique opère à fond.

De la pure intrigue policière aux nostalgiques remembrances des années d’enfance en passant par des histoires de fantômes, Bains Douches réserve toute une gamme de récits de ton, de registre et d’ampleur divers. Certains, concis à l’extême, préparent de mot en mot un événement qui se précipite pour clore l’histoire, d’autres ramassent toute une vie en une poignée de pages – « La fiancée du saigneur » et d’autres encore saisissent la durée alentie d’une songerie, d’un retour sur soi.
S’attarder davantage sur l’un ou l’autre d’entre eux reviendrait à s’abandonner à de l’affectivité subjective ayant bien peu à voir avec une appréhension critique digne de ce nom – mais tant pis, je me jette au bain et laisse jaillir mes coups de cœur, dont un tout particulier pour « Décrassage », de Jean-Bernard Pouy : une nouvelle adamantine à la taille parfaite ! une densité et une tenue remarquables, une brièveté malgré laquelle un climat se met en place, une chute sécante à souhait… Une nouvelle grinçante que l’on pourrait ériger en modèle. J’aurai aussi une pensée pour cette touchante histoire de « Porte du milieu » : l’on sent vibrer dans le texte les balbutiements existentiels d’Henri – le narrateur – sa gaucherie au quotidien. Au point que l’on se dit parfois que la langue est trop belle et poétique pour émaner d’un fracturé de la vie un peu fruste comme Henri. Mais une fois le tissu phrastique déchiré par ces seuls mots – Je n’avais entendu que les yeux de ma mère qui ne me voyaient pas – le ton du texte s’apprécie différemment, comme si leur fulgurance donnait la clef dont Brigitte Aubonnet a voulu doter l’âme d’Henri. 

De-ci de-là, d’autres histoires sidérantes, et d’autres au seuil desquelles je suis restée. Mais je suis sûre que désormais, juste à cause de ce recueil, il se passera en moi un curieux remuement dès lors que mon regard se posera sur un établissement de bains publics – désaffecté ou non…

Photographies :
Jean Distel
Textes de :
Mouloud Akkouche, Brigitte Aubonnet, Mohedine Bejaoui, Thierry Crifo, Didier Daeninckx, Philippe Deblaise, Patrick Delahais, Hélène Delmotte, Alain Demouzon, Régine Detambel, Georges Foveau, Olivier Hoarau, Nathalie Marx, Pierre Meige, Stingo Meyer, Nicolas Millet, Arnaud de Montjoye, Jacky Pop, Chantal Portillo, Jean-Bernard Pouy, Dominique Sylvain, François Vallejo, Woô-Manh

isabelle roche

   
 

Bains Douches, recueil collectif, Arcadia éditions coll. « En marge », décembre 2006, 311 p. – 17,00 €.

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