Arnaud Boland,Les Méandrers du bonheur

Arnaud Boland,Les Méandrers du bonheur

Une première publication bien décevante pour une jeune maison que l’on aurait aimé pouvoir soutenir plus ardemment

Quand on a un cœur et que l’on ouvre un livre publié par une petite maison d’édition, on est d’emblée enclin à l’indulgence – en vertu de ce qu’on pourrait appeler « le syndrome Roland Garros », une névrose collective qui se caractérise par l’envie irrépressible d’aider le petit jeune issu des qualifications à ébranler l’ultra-célèbre tête de série. L’illustration moderne du besoin très français de faire tomber des têtes couronnées. Rien de néfaste pour la santé à être atteint par ce phénomène – sinon que l’on risque d’altérer son jugement par excès de bonté ou de snobisme. Voilà en quelques mots notre état d’esprit avant d’entamer la lecture de ce roman, Les Méandres du bonheur.

L’aspect de l’objet trahit déjà l’amateurisme courageux : cette couverture taillée dans une feuille de papier Canson montre bien qu’il s’agit de jeunes gens qui se lancent, et la qualité du papier comme de l’impression laissent à désirer. Pour les caprices d’esthète bouquiniste on repassera… mais après tout, seul le texte importe : « Il n’y a que l’intérieur qui compte », disent les psychologues télévisuels et Rabelais dans sa célèbre comparaison entre Socrate et Silène – l’apparence peu avantageuse cache parfois la plus belle des âmes. L’on aimerait sincèrement donner ce petit coup de pouce nécessaire à cette entreprise naissante et c’est sans a priori négatif que nous nous sommes attelés à la tâche en nous souvenant du vers bien connu – La valeur n’attend pas le nombre des années – de ce dramaturge qui porte le même nom qu’un célèbre chanteur venu de loin. Malheureusement, nos illusions se sont vite envolées à la lecture et laisser croire à nos lecteurs que ces pages recèlent une perle littéraire serait malhonnête. 

Le héros est un homme pas gâté par la nature qui n’ose rien et occupe un emploi inintéressant dans un magasin de photo. Par bonheur, ses quelques compétences vont être réquisitionnées par l’ami d’un ami, Paul, être parfait et désinhibé qui connaît toutes les ficelles de la vie, afin de tourner un film. L’affaire est conclue. Tout va bien dans le meilleur des mondes et le tournage avance. En parallèle, Paul apprend à notre héros pas très doué que les autres gens aussi ont un cœur, il lui donne le goût des sorties, du sexe, il lui fait vivre une seconde adolescence. Quelques incidents surviennent à propos d’histoires d‘amour (comment pourrait-on oublier l‘amour ?), mais le projet est quand même achevé. Seulement voilà, le film est complètement nul et la joyeuse bande ne s‘en rend compte qu’au moment de sa sortie en salle, mais ce n’est pas grave, le plus important est d’avoir appris à vivre tous ensemble lors du tournage, dans une ambiance de vacances permanentes. C‘est vrai le travail c‘est la santé mais ne rien faire c‘est… enfin on connaît la suite. Quand Paul disparaît à la fin on comprend que c’est pour rejoindre la fille qu’il a toujours aimée. Mais pas de panique, le héros aussi finit bien marié, cinq ans après l’histoire… le célibat à du bon, même pour des trentenaires attardés, il ne faut pas exagérer, tout le monde a le droit d’aspirer à sa tranquillité…

À la lecture on a l’impression de regarder un des ces films américains sentimentaux dont le héros est un être perdu dans une société de consommation où tout le monde communique sans que pesonne s’écoute, et dans lesquels un individu laid, rejeté et flasque se transforme en bombe sexuelle au contact d’un homme parfait qui sait lui donner le goût de vivre. Rien ne manque dans ce livre, pas même les terribles lieux communs sur ce monde horrible qui n’obéit qu’aux lois de l’argent, ni la happy end tout juste mystérieuse. Les événements coulent sans surprise – un peu comme si l’on voyait Pretty woman pour la quatrième fois. Tout est trop tranquillement installé, déjà-vu, le lecteur n’a jamais le sentiment que ce petit monde peut basculer. À cet entracte de quelques mois qui constitue le temps de l’intrigue succédera la vie forcément radieuse du cadre moyen qui a bien vécu, avec l’épouse dans le rôle de la ménagère de moins de cinquante ans bien mariée.

Le style est fluide certes, mais il se déroule en phrases plates que l’on dirait issues d’un exercice scolaire d’expression écrite. Et encore il n’est pas certain que notre élève attendrait la moyenne tant il multiplie les fautes d’orthographe. Que les amateurs de méchancetés croustillantes ne nous tiennent pas rigueur de ne citer qu’un seul exemple, qui court pourtant dans l’ensemble de l’ouvrage : l’omission systématique de l’accent circonflexe sur le « u » de « bien sur »… un tic d’écriture particulièrement énervant une fois qu’il vous est entré dans la cervelle, d’autant plus grave qu’il est le fait d’un « écrivain » – ce qui suppose une certaine familiarité avec les usages du français – et qu’aujourd’hui tous les traitements de texte sont équipés de correcteurs d’orthographe.

Ce n’est pas là une entreprise de démolition en règles, nous ne doutons pas que ce roman ait été composé avec énormément de cœur – et c’est peut-être le problème. Ce livre sent trop l’autofiction maladroite. Il souffre, qui plus est, de ce besoin effréné d’anti-conformisme et de révolte gratuite qui tournent au conformisme le plus terne. Le monde est trop peuplé de ces armées de personnes qui ont un peu rêvé et ont aimé jouir mais à qui « on ne la fait plus », et qui se croient obligées de l’écrire.

 

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baptiste fillon

   
 

Arnaud Boland,Les Méandrers du bonheur, éditions Funambules, septembre 2004 – 10,00 €.
ISBN:2-9522674-0-5

 
     

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