Anne Malaprade, Lettres au corps

Anne Malaprade, Lettres au corps

« La chambre d’écriture »

Lettres au corps se compose de sept lettres adressées à sept poètes ainsi qu’une lettre « à l’importe quoi » suivies de trois courts textes, « L’être à personne », « J’existe par ce que je lis et lie » et « Pour ne jamais en finir ». Sous prétexte de caresser une forme épistolaire, la poétesse s’en dégage. Les poètes à qui s’adresse Anne Malaprade n’ont pas de noms – ils sont anonymisés. Peu importe donc à qui s’adresse la créatrice. Les voix dans cette perspective font le jeu de l’éloignement et de la proximité : « La connivence ici n’existe pas, mais plutôt un sentiment paradoxal de distance intime » écrit l’auteure. Ecrire revient à « Disposer de l’écrit en plusieurs couches, selon des positions toujours plus incertaines : lire à l’envers, depuis ce qui n’est pas dit, depuis votre tu ». L’expérience de l’écriture et de la lecteur entrent en symbiose pour une présence plus profonde au monde dans un dialogue pour « tutoyer » l’écriture en un trouble double, loin de la seule expertise ou le diagnostique « critique ».

Habitée des œuvres qui résonnent en elle, Anne Malaprade peu à peu écrit son corps (d’enfant, de mère, de femme) dans une sorte d’éternel présent où l’être est tiré de sa nuit par la pluralité des « adresses » afin de donner une réponse au « qui je suis » voire au « si je suis » de Beckett. La forme épistolaire permet de mettre à jour des tensions intimes plutôt que de se limiter à une explication de texte. Il s’agit d’émettre ce que l’écriture comme lecture produit. Riche de l’héritage de cette dernière, la poétesse s’ouvre à sa propre émancipation. Par celles et ceux dont « la langue caresse les pages et les femmes et dont les œuvres permettent de jouir jusqu’à la perte », la nuit devient comparable au jour.

Néanmoins, l’aube jette peu à peu son coin. Et qu‘importe si écrire ne retient rien. La poésie éloigne de la comédie humaine : Anne Malaprade avance, au besoin échine basse, dans l’animalité, en reste aux choses simples. Sans recours à l’utile dans ce qui est de l’usage des mots. Sinon, comme « écolière », dans l’espoir d’atteindre bientôt les épingles amères d’un cahier où s’atteint enfin la moitié. Litre et écrire permet d’en finir ou plutôt de recommencer dans une incertitude aussi tremblée qu’énervée, en attendant la récréation retorse et cavalière : ce temps passé, il faut revenir à une journée que l’ennui jusque là enrobait de sa poussière.

Jean-Paul Gavard-Perret

Anne Malaprade, Lettres au corps, Editions Isabelle Sauvage, collection « présent (im)parfait », 2015, 48 p.

One thought on “Anne Malaprade, Lettres au corps

  1. Ces lettres ont entre Anne Malaprade et JPGP la couture commune d’une poésie peu ordinaire , discrète et intense . Oui  » distance intime  » et réponse au  » qui je suis  » de Beckett .  » La chambre d’écriture  » mérite le brillant billet du critique .

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