Anna Boghiguian, Promenade dans l’inconscient (exposition)
Le monde, sa poésie et son néant
Le Carré d’Art permet enfin de découvrit la première exposition personnelle d’Anna Boghiguian au sein d’une institution française. Il était temps. L’artiste, côté institutionnel, a été exposée au ZKM, à la Documenta 13, aux biennales de Venise, Sharjah et Istanbul, au New Museum de New York. Son univers est complexe, baroque, torturé et chargé de forces contraires animées par l’intériorité de l’artiste comme par les mouvements du monde. A Nîmes, elle propose une narration en dérive partir de l’histoire de la ville et de la réalité contemporaine. Les personnages en papier côtoient de grandes voiles peintes provenant de felouques d’Egypte et un grand jardin composé de plantes méditerranéennes. Il permet à l’artiste d’évoquer le désastre écologique qui pend au nez de l’humanité.
La visite de l’inconscient est faite ici plus en référence à Jung qu’à Freud dans la mesure où le premier, en ses fondements de l’Imaginaire, faisait appel à des formes archétypales. Néanmoins, celles-ci quoique collectives parlent ici à l’inconscient de chacun. Les textes trop policés de Catherine David et Jean-Marc Prevot ne rendent pas forcément acte de la force poétique d’une œuvre où l’être est clipsé et éclipsé par les données culturelles, religieuses, etc.. Citoyenne du monde, la Cairote donne à ses images une densité exponentielle que certains prennent pour un bric-à-brac. On est loin pourtant de la simple installation même si la mise en espace joue céans un rôle majeur.
Mêlant parfois ses propres écrits à ses œuvres, refusant la délicatesse raffinée pour son risque ornemental, l’artiste en est capable mais elle remodèle sans cesse les canons d’une beauté « classique ». Les fleurs, les motocyclettes et tous les objets comme les habitants de la planète prennent un caractère particulier entre chorégraphie diaphane et dynamisme. L’enchantement est là mais toujours proche du chaos.
La traversée de l’exposition est donc majeure là où le naturalisme devient mythique. Surgissent des émotions simples et essentielles. La présence invisible de l’artiste est le matériau essentiel de l’œuvre où l’Imaginaire déploie une partition particulière. Anna Boghiguian en est le chef d’orchestre, la musicienne, la bruitiste. Son intelligence inquiète, créatrice et critique la conduit à effectuer une suite de transgressions. Ne pouvant se satisfaire des vieux codes et genres, elle fait appel à des méthodes d’exploration originale.
L’Imaginaire se tourne vers le forage, vers la découverte de nouvelles profondeurs, de nouvelles zones d’ombres. Il s’agit en quelque sorte de détruire les constructions des maîtres du monde guidés par leur seule volonté de puissance.
jean-paul gavard-perret
Anna Boghiguian, Promenade dans l’inconscient ( exposition), jusqu’au 19 février, Carré d’art, Nîmes
Catalogue bilingue coédité avec Walther König et avec le soutien de Sfeir-Semler Gallery Hamburg/Beirut.