Andrei Nakov, Kazimir Malewicz : le peintre absolu
La parution de cette monographie monumentale et superbement conçue donne enfin sa juste place au père du suprématisme
Petite remarque liminaire : « Essai, document » plutôt que « Beau livre » alors qu’il s’agit d’un livre d’art… En effet : bien que visuellement superbe, cet ouvrage se distingue du « beau livre » en cela qu’il n’a pas pour unique but de procurer à son lecteur un plaisir esthétique ; il vise d’abord à faire comprendre une pensée, une création picturale – et, en périphérie, une époque, un climat culturel. Il donne surtout à réfléchir. Les images ne sont pas convoquées à des fins esthétisantes mais pour soutenir la réflexion, favoriser la compréhension du lecteur – elles sont donc mises en valeur pour cela et parce qu’analyser l’art d’un peintre ne se conçoit pas sans offrir des repères visuels les plus proches possibles des œuvres originales.
Avant de voir le jour, ce livre monumental – quatre volumes d’environ 400 pages chacun, textuellement très denses et dont on se doute bien qu’ils sont l’aboutissement de longues années de recherches et d’un travail acharné – aura eu à subir d’innombrables revers éditoriaux, dont le dernier en date a été la publication, en 2002, du Catalogue raisonné… amputé de l’étude monographique qui devait le compléter, de la bibliographie, et du chapitre traitant des techniques d’exécution employées par Malewicz. Ce sont ces textes malencontreusement laissés pour compte qui constituent la matière de ces quatre volumes présentés sous coffret que publient les éditions Thalia. Certes, la parution séparée, chez deux éditeurs différents et à cinq années d’intervalle, de ces deux parties d’un même corps est dommageable : l’impossibilité de consulter le Catalogue en même temps qu’on lit le texte – sauf à l’avoir déjà acquis – gêne souvent car il arrive à l’auteur d’analyser des œuvres qui ne sont pas reproduites dans la monographie. Mais celle-ci reste, en elle-même, un solide instrument de connaissance magnifiquement réalisé.
Dans le long « avant-lire » du premier tome, Andrei Nakov présente ses intentions en ces termes :
Maquillée, déguisée, défigurée, cette œuvre nous est parvenue à l’issue d’un éprouvant voyage sur l’océan de l’expérience totalitaire […] Restituer son statut, aider à la lecture, tels sont les buts du travail entrepris ici.
L’on assiste, de fait, suivant une chronologie scrupuleuse, à la mise à jour de l’évolution créatrice de Malewicz ; sont montrées avec une fascinante minutie les étapes théoriques et pratiques qui conduisent l’artiste de l’impressionnisme à la conceptualisation de ses propres théories auxquelles il donne, en 1915, le nom de « suprématisme » – suprématisme qu’il dépassera une fois franchi le cap du « suprématisme blanc ». Cette évoution se dessine peu à peu, de chapitre en chapitre, à partir de l’analyse hyperprécise de très nombreuses œuvres, reconnues comme étant les plus représentatives de chacune des phases considérées. La démarche analytique repose, d’abord, sur leur examen quasi microscopique – sont ainsi tenus pour éléments signifiants, outre l’agencement formel et chromatique des figures, l’emplacement de la signature de l’artiste, sa graphie (caractères latins ou cyrilliques), la texture de la surface peinte, la forme des coups de pinceau… Observations qui sont toujours inscrites dans la continuité dynamique de la création de l’artiste :
La gestation des formes absolues se manifeste chez Malewicz par le biais de la construction cubiste, concept vitaliste qui rappelle à tout instant les origines expressionnistes de cette volonté formelle.
Cette scrutation « intra-malewiczéenne » s’effectue systématiquement à la lumière des sources extérieures qui nourrissent la réflexion du peintre – collections, expositions, textes théoriques auxquels il a accès – de façon à montrer comment il les assimile puis les dépasse. C’est l’irréductible originalité d’une pensée et d’une création picturales qui est révélée. Mais comme l’originalité n’a de sens que par rapport à un contexte culturel donné, Andrei Nakov a grand soin de recréer celui dans lequel a évolué Malewicz, en pointant ce qui a pu influencer, perturber, ou favoriser sa peinture. Enfin, la réception des œuvres aussi est étudiée, à travers ce que d’autres, critiques ou confrères artistes, en ont dit hier ou en disent encore aujourd’hui – s’esquisse donc, en sus d’une histoire esthétique, une histoire des mentalités tandis que, de bout en bout de l’ouvrage, sont questionnées, de manière sous-jacente, la posture et l’attitude du critique comme de l’historien de l’art.
La densité du propos, les divers niveaux d’analyse, l’abondance iconographique exigée par la vocation documentaire de l’ouvrage : à tout cela devait répondre une mise en page particulièrement soignée pour éviter les confusions. C’est un fait : la maquette est exemplaire. Parmi les virtuosités remarquables, on notera la disposition habile, en marge extérieure de chaque page, des notes et des légendes d’images qui jamais ne se confondent, et la subtile mise en valeur des citations qu’Andrei Nakov a placées en exergue non seulement en tête de chapitre ou de sous-chapitre mais tout au long de son texte – encadrées de blancs typographiques et imprimées à l’encre grise, elles ressortent très agréablement ; donnant la parole à une multitude d’intervenants, elles tissent une sorte de toile de fond qui enrichit les développements analytiques sans les alourdir. Quant aux images, toutes – qu’elles aient la taille d’une vignette ou qu’elles occupent une pleine page, que ce soient des photographies anciennes ou des reproductions de tableaux – sont d’une irréprochable qualité technique et magnifiquement mises en page.
La langue d’Andrei Nakov est parfois un peu absconse : on la sent empreinte du multilinguisme de l’auteur. Elle porte par endroits la marque manifeste d’autres idiomes ; certaines tournures inhabituelles, qui sont au texte écrit ce que « l’accent » est à la langue orale, surprennent le lecteur strictement francophone et demandent un temps d’acclimatation, d’autant plus important que les sujets traités sont difficiles.
Nonobstant, l’auteur parvient à rendre claires bien des complexités, par exemple des subtilités conceptuelles telles que la distinction entre « abstraction » et « non-objectivité », essentielle à la comprehension des divers courants qui animent l’art moderne ou contemporain. Peu à peu, donc, l’on s’habitue aux aspérités de langue ; on apprécie alors le ton volontiers mordant de l’auteur, la poésie de certaines phrases, et l’on ressent, à travers la seule écriture, sa profonde empathie pour Malewicz. L’effort de lecture est grand, mais la récompense plus grande encore une fois acquise la sensation d’accéder à la pensée d’un peintre majeur.
Deux cheminements intellectuels, pareillement complexes, sont à suivre simultanément : la méthode d’approche de l’auteur, et l’évolution créatrice du peintre. Cette monographie ne se lit pas, elle s’étudie – et de très près. Pour en tirer profit il faut s’y plonger avec une extrême disponibilité d’esprit, une concentration totale, et songer à s’entourer de documents complémentaires – le Catalogue raisonné venant en tête des nécessités – auxquels on pourra se reporter pour avoir toujours à portée de mémoire et de regard les multiples éléments connexes à Malewicz et au suprématisme qu’évoque Andrei Nakov.
Si je puis ici me permettre une petite parenthèse purement personnelle, je conseillerais aux lecteurs profanes mais passionnés d’art au point d’investir dans l’achat de ce livre de l’aborder par un survol général de l’ensemble des volumes pour en appréhender l’architecture et la conception, puis de poursuivre, après avoir lu l’ « avant-lire » du tome 1, par les chapitres 30 et 31 du tome 4 – respectivement le résumé biographique, et la description des styles et techniques d’éxécution chez Malewicz. Il sera ensuite beaucoup plus facile de reprendre le tome 1 à son début. Quant à ceux qui sont déjà rompus à l’histoire des avant-gardes artistiques, ils pourront s’aventurer dans cette monographie bille en tête : le dialogue avec Andrei Nakov s’établira d’emblée.
Quels que soient le point de vue que les spécialistes voudront adopter en se plaçant sur le seul terrain de l’histoire de l’art et les débats qu’ils pourront engager avec l’auteur concernant ses analyses, il est un point sur lequel l’ouvrage ne mérite que des louanges : sa qualité de conception et de fabrication. Quand on sait que cette monographie est le fruit de six années de travail strictement rédactionnel – compte non tenu du temps qu’ont exigé l’accumulation préalable de documents, les ajustements auxquels il a fallu procéder une fois lancée la fabrication proprement dite et le suivi très étroit auquel se sont astreints l’auteur et l’éditeur afin d’assurer une qualité optimale aux illustrations – on ne peut que saluer la cohérence d’ensemble du résultat final, sa construction rigoureuse, l’état du texte (où l’on ne trouve, sur 1600 pages, qu’une infime quantité de coquilles) et par-dessus tout, la beauté des illustrations.
Voilà enfin que, grâce à la ténacité d’un auteur et d’un éditeur qui se sont fort opportunément rencontrés s’achève la succession d’aléas funestes qui ont marqué jusqu’à présent la fortuna critica de Kazimir Malewicz. Ce n’est qu’un début, une ouverture : comme le souligne à maintes reprises Andrei Nakov ce livre, qui se veut incitateur, n’est pas une somme mais défriche le domaine encore peu connu de l’art moderne en Russie et des idées malewiczéennes – il a d’ailleurs écrit, depuis qu’il a terminé sa monographie, un essai concernant les rapports entre Malewicz et la philosophie de Schopenhauer (publié en Allemagne) et une analyse détaillée d’une toile suprématiste récemment acquise par le musée de Stockholm. Gageons que désormais, dans cet espace bien amendé, d’autres études complémentaires d’importance se développeront très vite : à bonne terre cultures prospères…
Lire l’entretien avec Andrei Nakov en cliquant ici .
isabelle roche
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Andrei Nakov, Kazimir Malewicz : le peintre absolu, monographie en quatre volumes présentés sous coffret, éditions Thalia, avril 2007, 1596 p. – 295,00 €.