Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres
Ce livre est de l’aveu même de l’auteur celui d’un bavard. Chez Amos Oz, ampleur et pudeur ne s’opposent pas
Le centre de l’univers est là où vous vous trouvez
J’étais haut comme trois pommes quand j’ai commencé à lire tout haut : la manière dont l’écrivain central d’Israël en est venu aux mots et à l’encre est le propos focal de ce livre épais où le devenir d’un individu reprend et épouse celui de sa nation. La vie de l’individu est dite, mise en lumière par celle de sa famille stricte et élargie. Le propos est clairement autobiographique : Ne demandez pas si ce sont des faits réels. Si c’est ce qui se passe dans la vie de l’auteur. Posez-vous la question. Sur vous-même. Quant à la réponse, gardez-la pour vous !
De cette famille venue de Vilna la lithuanienne émerge un mentor, le grand-oncle Yosef, homme de dédicaces lyriques dont l’existence est reprise. Autre présence, second intercesseur vers les livres : M. Agnon qui possédait au bas mot trois ombres. Retour d’Amérique, le grand-père brille, lui, par son humanité et ses qualités d’écoute. L’histoire peut encore être un idéal : Nous qui avions toujours été une minorité opprimée, nous traiterions naturellement la minorité arabe avec justice et intégrité, avec bienveillance, nous les associerions à notre patrie, nous partagerions tout, nous ne les changerions jamais en chats. C’était un beau rêve. Le cœur du livre est le récit sur les parents et l’enfant, Sainte Famille à trois, plus petite famille que décline la jaquette et qui définit assez l’intimité du propos. Les portraits parentaux sont justes, touchants. Amos Oz : Mon père avait une faiblesse pour le sublime, et ma mère une propension pour la mélancolie, la résignation et la mélancolie. Et la narration est travaillée avec justesse : Écrire un roman c’est un peu comme construire les montagnes d’Edom avec des Lego.
Les livres tutélaires sont partout : J’étais un enfant des mots, ainsi que le poèmes (certains cités par inserts lyriques). La littérature offre un reflet du monde : le Peer Gynt d’Ibsen et sa mère Aase, célébrés par Grieg, disent quelque chose du rapport mère-fils. Un livre, un livre surtout. Sherwood Anderson en est l’auteur : Winesburg-en-Ohio, dont la lecture est une révélation. Un cap est donné : c’est ainsi qu’il faudra écrire : Je comprenais enfin d’où je venais : d’un morne écheveau de chagrin et de faux-semblants, de nostalgie, d’absurde, de misère et de suffisance provinciale, d’éducation sentimentale et d’idéaux anachroniques ; de peurs rentrées, de résignation et de désespoir. Dans la révolution copernicienne opérée via le livre américain, un pli est pris : l’écriture montera du réel, elle y prendra sa source. En d’autres termes : le centre de l’univers est là où vous vous trouvez. Le livre se clôt sur la vie au Kibboutz, la perte du pucelage avec Orna (et une traînée d’étoiles acérées telle une pluie de météorites) et sur l’amour avec Nilli, qui deviendra la femme de l’auteur : Ce jour-là, à Houlda, les vaches pondirent des œufs, du vin jaillit des mamelles des brebis et les eucalyptus secrétèrent du lait et du miel.
A cet amour, une ombre, la ténèbre du cœur, le centre secret du récit, évoqué avec une pudeur extrême, par litote sensible : le choix que fait la mère, à trente-huit ans, de reprendre sa vie, ce qui créera par la suite une étonnante proximité entre père et fils. Le livre se finit tout à fait sur un silence : Dans les branches du ficus du jardin de l’hôpital, Elise, l’oiseau, poussa un trille de stupeur, il l’appela encore et encore, en vain, il s’acharnait de plus belle et il essaie encore quelquefois.
Ayant connu un succès sans précédent en Israël (signe aussi qu’il tend un miroir à ses contemporains), ce livre est de l’aveu même de l’auteur celui d’un bavard. Il n’a ni la densité ni la nervosité classique des Mots sartriens, auquel il fait si souvent penser. Aussi arrive-t-il qu’on se décourage, que l’on se perde dans ces mille histoires tissées au gré de l’histoire et de l’espace. A l’inverse, il est possible de se laisser prendre dans les méandres d’une navigation mémorielle. Chez Amos Oz, ampleur et pudeur ne s’opposent pas.
pierre grouix
![]() |
||
|
Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres (traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen-Lebon), Gallimard, 2004, 544 p. – 25 €. |
||
