Allez lire en Bulgarie, cela vous fera des vacances ! (Dickinson & Déon)

Allez lire en Bulgarie, cela vous fera des vacances ! (Dickinson & Déon)

Que fait-on lorsqu’on passe quelques jours à Varna en Bulgarie ? Certains esprits caustiques pourraient penser qu’on bulgarise. Ce n’est pas faux. D’autres spéculeront peut-être sur le fait qu’on marche sur les traces de Lubomir Guentchev qui « réinventa » le sonnet estrambot. Ce n’est pas faux non plus.


En truisme, la réalité est si peu réelle que rien n’est faux. En Bulgarie, tout est encore moins réel pour des raisons de non-réalité d’ensemble. En conséquence, par-delà le réel et l’irréel, à Varna, on passe des vacances au bord du magnifique parc de la mer qui miaule jusqu’à la mer elle-même tant les félins y règnent, étiques et tyranniques. Les tankers, au loin, sont semblablement des chats allongés ou, toutes griffes dehors, lorsqu’ils coulent. Les vagues remuent la caisse propre des vents contraires.
On marche sans arrêt : la marche est l’avenir de l’esseulement dans l’univers sonore qui enténèbre jusqu’aux culs-de-plomb. On y lit des poètes de tous les horizons, morts ou vivants, la poésie étant le seul espace-temps où sa compression elle-même est sujette à caution : la poésie n’ébruite rien, ne rétracte pas et n’étend rien. Elle est là. Nous sommes là. C’est pour cela que, à Varna, on peut lire Emily Dickinson.

On a l’impression que la caducité et l’immobilisme, si propices à l’art de versifier, rencontrent ce lieu « où il y a quelque chose de plus calme que le sommeil ». Le néant n’est plus négatif car il suggère que « à l’intérieur de l’Enigme, quelqu’un marchera aujourd’hui ». Avec Emily dans Lieu-dit, l’éternité (poèmes choisis), le temps « gargouille » comme l’orage sur la mer Noire. Nous devenons, traversant les forêts, les baraquements et la déglingue des mille misères de mille métiers, le « voyageur à-part », celui pour qui les endroits ne revêtent d’importance qu’en fonction du cadencement pédestre.
Avec elle, nous comprenons que « la poussière est le seul secret » et que, déambulant, scandant nos vacances comme un âne brait, nous avons « à peine une sangle pour tenir le choc de l’Eternité ». Dickinson nous met à l’abri de nous-mêmes. Elle n’est ni triste quand elle est triste, ni gaie quand elle marmonne la mort comme ces vieilles dans les églises orthodoxes qui font le signe de croix à chaque pas, si bien qu’on pourrait croire à de la facilité alors qu’elles ne font qu’interpréter une mise en abyme de leur propre enchantement dont la désuétude pond la clandestinité.

Varna est une ville rafistolée comme les îles grecques du temps du Rendez-vous à Patmos de Michel Déon. Dickinson et Déon ne sont pas des écrivains paonneaux. Pas de plumes dans le derrière ni devant les yeux pour assimiler l’aveuglement à une vertu d’artistes. Quand Déon vogue d’île en île, on se croirait à Varna. Tout y est merveilleux et lugubre.
Ainsi, nous apprenons que deux vieilles crasseuses vivent recluses, face à la mer, dans un dénuement proche de la démence, depuis la mort du mari de l’une d’elles, un ancien prince allemand qui rêva de régner sur la Grèce occupée. Nous rencontrons des sculptrices vouant un culte à Lesbos mais se détestant parce qu’elles souhaitent voir triompher leur seule statue sur la place publique.
Des dizaines de visages défilent dans la beauté de la pierre florale grecque et l’odeur dénudée des brochettes, de l’ouzo et du poulpe. Le taxi est poète. Il publie comme il conduit sur des routes crevassées.
Il n’y a pas encore de débiles prenant des photographies pour dénombrer les inutilités d’être là.

Avec Déon, nous sommes pris dans le varech des anecdotes et cette capacité à dire que le temps n’existe que pour ceux qui ne vivent pas en silence. Les écrivains véritables essaient de « faire bouger le rivet d’épouvante », celui qui forme la niche quotidienne sous couvert de loisirs, de promenades en famille et d’apéritifs itératifs.
La Grèce a pour moi le goût des premières lectures, de l’éblouissement et des marches ahurissantes dans les îles bienheureuses. La Grèce a l’allure d’une idée alors que la plupart des pays ne sont que des géographies mouvantes dans un sable calfeutré sur du sable.

A Varna, aux sons de Dickinson et Déon, j’ai retrouvé cette essence de synthèse qui fait que, où que nous allions, nous ne déplaçons que nous-mêmes. Peut-être que, à l’instar de Dickinson qui ne publia rien de son vivant, vaudrait-il mieux ne pas nous déplacer avant notre mort.

valéry molet

 

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