Hannelore Cayre, Les doigts coupés
Une belle évocation de la Préhistoire
Dans le Périgord, trois ouvriers creusent pour une piscine. Quand ils découvrent un squelette humain, le chef décide de faire venir un prêtre. Celui-ci est l’ami d’enfance d’Adrienne Célarié, une paléontologue. Cette dernière, enthousiasmée par la trouvaille, fait tout ce qu’il faut pour obtenir l’étude de cette grotte datant de l’Aurignacien, entre 43 000 et 35 000 ans avant notre ère.
Ce qu’elle va dévoiler ce soir, devant un aéropage très fourni, est exceptionnel : un corps de femme, beaucoup plus ancien que celui de Wilamaya Patjxa, et un contexte incroyablement riche. L’intégralité de la grotte montre des centaines de pochoirs de mains mutilées.
Il y a 35 000 ans, Oli essaie de trouver le sommeil malgré les gémissements de Rava, sa sœur, sous les assauts du Crétin. Dans le clan, ils ne sont que deux familles. Elle sort de la hutte pour retrouver Wilma, une autre sœur, enceinte jusqu’à la gorge, qui s’est proposée pour la corvée de feu. Au loin, vers la grotte des femmes-ancêtres, elles aperçoivent une lueur. La curiosité d’Oli est éveillée. Elle va rendre visite à ces étranges individus qui ont la peau blanche et un comportement bien différent.
Mais Oli n’admet pas la situation de soumission dans laquelle les hommes du clan placent les femmes. Elle veut chasser, s’estimant aussi capable que son jumeau, un débile. C’est la révolte et ses conséquences pour Oli mais aussi pour le clan et les peuples qui parcourent les terres…
La romancière prend le parti, de plus en plus mis en lumière par des découvertes récentes, du rôle important des femmes dans les sociétés de la Préhistoire. La présentation la plus fréquente a été construite lors des nombreuses découvertes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Les scientifiques ont alors calqué pour le passé, une partie de la structure sociale qu’ils avaient sous les yeux. Les dames, dans leur immense majorité, étaient des femmes au foyer, que cela leur plaise ou non. Or, des faits, des trouvailles récentes montrent que la réalité devait être bien différente.
Avec Oli, qui revendique des droits, la romancière détaille cette période, le quotidien du clan, les rencontre avec des Néanderthaliens et son évolution difficile. Il lui faut se battre, dans tous les sens du terme, pour exister, pour atteindre son but.
L’auteure installe une intrigue proche de celle du roman noir avec une atmosphère qui se tend en fonction d’événements qui dérapent. Autour de son héroïne particulièrement attachante dans sa volonté de vivre une vie conforme à ses désirs, elle installe une tribu confite dans des traditions. Elle donne, de cette mini société, une vision proche de celle qui a cours, encore aujourd’hui, dans les cercles où règnent des patriarches.
Avec un humour féroce, elle raconte ce parcours atypique donnant une explication parfaitement cohérente à ces mains mutilées. La sexualité féminine est abordée sans retenue, telle qu’elle pouvait être vécue dans un contexte de dominance. Elle cite la mesquinerie qui règne dans le milieu de la paléontologie. Elle parle, sans ambages, des luttes féroces que se livrent universitaires, scientifiques, structures culturelles pour s’approprier le bénéfice de découvertes dans le domaine. Ainsi pour Adrienne Célarié qui : « … a intrigué comme une bête…« , « En tant qu’universitaire elle est arrivée au bout de la course du rat ayant déjoué tous les pièges.«
Un récit magnifique qui se lit avec un grand intérêt pour les bases scientifiques avérées, ses qualités littéraires, ses dialogues pétillants et l’identification d’une femme qui se voulait libre, il y a de nombreux millénaires.
serge perraud
Hannelore Cayre, Les doigts coupés, Métailié, coll. « Autres Horizons », mars 2024, 192 p.- 18,00 €.