Aliette Armel, Le Pianiste de Trieste
Ce roman attachant où littérature et musique s’entrelacent pose, aussi, la question de l’engagement de l’artiste
Parfois, j’ai peur de la musique, de toutes les musiques. Pas seulement des chansons de Nicola ou du piano de Guido Turatti. De tout de ce qui résonne, à l’intérieur comme à l’extérieur de mon appartement. Le silence m’oppresse, le moindre bruit m’agresse.
Le décor, d’entrée de jeu, est planté. Nommés les personnages principaux sur lesquels s’articule ce roman : outre Anne Viseux, la narratrice, Nicola, son amant, Guido, le grand virtuose disparu, la musique, enfin, troisième acteur d’autant plus présent qu’il forme le fil d’or de la trame, celui qui distribue les rôles, enfante les drames, évente les destins – élément fondateur des multiples figures qui s’éclaireront tour à tour jusqu’à la coda. Un véritable opéra se joue là. Grandeur nature.
Anne est animatrice-productrice sur France-Culture et s’apprête à accompagner Nicola, chanteur-compositeur, à Tel Aviv, d’où il compte gagner Ramallah. On pense au passage à Daniel Barenboïm, à son orchestre composé d’autant de Juifs d’Israël que de Palestiniens. Il fallait à ce héros réel un sacré culot. Il est vrai, le discours de Nicola rappelle celui du maestro argentin : la musique doit avoir vocation à rassembler les peuples. Armé de sa guitare et de ses poèmes, lui aussi entend délivrer un message réconciliateur dans un pays ravagé par plusieurs décennies de guerre, réussir en somme là où les émissaires diplomatiques de tous bords ont jusqu’à maintenant échoué.
Projetant de consacrer à ce voyage une prochaine émission, Anne aurait mauvaise grâce à ne pas partager l’enthousiasme de Nicola, bien qu’avec les réserves que lui dictent son amour, mais aussi sa lucidité d’intellectuelle aguerrie aux débats d’idées. À ce propos, elle lui rappelle que Guido Turatti, sa référence à elle, morale et artistique, n’aurait sans doute pas marché sur ces brisées. Fort de l’enseignement qu’il tira de sa propre expérience, l’illustre pianiste triestin, d’origine juive, aurait peut-être même tenté de le détourner purement et simplement de son projet. D’après Turatti, l’art, et la musique en particulier, devaient en effet rester indépendants. L’engagement politique ? Quelle blague. À ses yeux, seule importait la capacité de l’être humain à s’accomplir, à donner le meilleur de ce qu’il éprouve en lui-même, à atteindre la vérité en luttant contre tout ce qui tente, en permanence, de l’asservir. Ce fut son combat à lui. Un combat de résistant. Persuadé qu’on n’est jamais tout à fait sûr de ne pas servir en quelque manière les desseins du diable, quand on croyait lui damer le pion. N’aurait-on pas dû lui opposer le cas du grand chef allemand Wilhelm Furtwängler, lequel « ne s’engagea pas », certes, mais consentit en 1942 à diriger le Berliner Philharmoniker devant un parterre de hauts dignitaires nazis la veille d’un fameux anniversaire : celui de Hitler ? Est-ce là le prix de l’indépendance de l’artiste ? Non, Nicola n’est pas d’accord. Il décide en définitive de se passer d’Anne. Il s’envolera seul pour Israël. Il met un terme à leur liaison sur ces mots :
Ramallah n’est pas ton chemin. Tu as une autre route à prendre : suis le cours de tes larmes jusqu’à la mer.
Jusqu’à la mer ! Jolie métaphore empruntée à l’une de ses chansons. Nicola en a assez qu’Anne lui renvoie sans cesse l’image de Guido comme unique exemple à suivre. Guido, dont la voix la guide depuis l’enfance. Car enfin, que sait-elle de ce fantôme incessamment présent avec qui elle aurait peine aujourd’hui à définir au juste ses propres relations ? Et Nicola, que sait-il de Guido, dont l’invocation semble désormais l’irriter ? Anne se souvient d’une fois où, ce qui [la] troublait, c’était ce lien que Nicola établissait entre Guido Turatti et [elle]. Or à aucun moment elle n’avait parlé alors de celui-ci.
Le cœur brisé par l’adieu de Nicola, Anne ne peut plus refuser d’admettre que le moment soit venu pour elle de repartir pour Lokergad, de se porter à la recherche d’un passé qui n’a cessé depuis toujours de hanter sa mémoire : Guido Turrati, le grand artiste qui vécut en reclus jusqu’à sa mort dans ce bourg de Bretagne ballotté par les vents marins, fuyant le monde à l’instar d’un Glenn Gould et consacrant le dernier versant de sa vie à la composition, était-il, oui ou non, son père, comme un temps elle le crut, et comme Nicola paraît le croire toujours ? Que s’est-il produit, jadis, entre sa mère et cet homme, ce père supposé, puis nié, puis en fuite ? Quel drame, d’où semble monter, à travers les années, un air persistant de mensonge et de trahison ? Les réponses suffiraient à éclaircir bien des zones d’ombre, en particulier cette période comprise entre la dernière guerre et la découverte éblouie de Schönberg et du dodécaphonisme, et les choix artistiques et philosophiques que ces événements allaient déterminer par la suite chez le pianiste de Trieste.
Anne songe au jeune Brahms errant dans un univers de fantasmagories et de fantômes après avoir trahi son maître Schumann. Dans l’obscurité où elle tâtonne, sans parvenir à oublier son amant, il lui faudra certainement franchir bien des étapes, surmonter bien des doutes et des peurs, et nombre de découragements, avant de savoir. Et ce ne sont vraisemblablement pas les survivants du passé, dansant autour d’elle un troublant sabbat, qui semblent le plus capables de lui livrer les clés qu’elle recherche. Le manuscrit laissé par Melker, un ami de Guido, alors, dont on lui révèle bientôt l’existence ? Ou peut-être cette partition ultime, La litanie des morts, à laquelle Guido travaillait quelques jours encore avant sa disparition, et dont on l’assure qu’elle serait cachée sur les lieux mêmes où elle jouait autrefois en compagnie de Soizic, sa meilleure amie ?
Ce serait tout au moins un beau deus ex machina pour cette œuvre attachante où littérature et musique s’entrelacent et fondent leurs exigences dans une tresse commune, parfaite déclinaison des thèmes et perfection du langage faisant tomber un à un les masques, en dessinant peu à peu le vrai visage d’une femme finalement en quête d’elle-même après avoir séché ses larmes.
La musique m’enveloppe et m’entraîne (…) et je vibre à ses accents presque triomphants avant l’apaisement final.
d. henique
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Aliette Armel, Le Pianiste de Trieste, éditions Le Passage, février 2008, 266 p. – 16,00 €. |
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