Alexandre Courban, Passage de l’Avenir, 1934
Une remarquable reconstitution du Paris de 1934
Ce samedi 10 février 1934, le fils d’un batelier repère un paquet flottant sur la Seine au niveau du pont National. Il s’agit du corps d’une jeune femme. Le commissaire Roger Bornec constate une blessure derrière la tête et des mains abîmées d’ouvrière. Contrairement à sa hiérarchie, qui veut classer l’affaire, il ne croit pas ni suicide ni à l’accident.
Dans Paris, la tension est à son comble depuis que le 6 février une manifestation a dégénérée en émeutes faisant de nombreux morts et blessés. Gabriel Funel, journaliste à L’Humanité, suit les événements pour son journal.
Personne ne signale la disparition d’une jeune ouvrière. Pour Bornec, la victime est une ouvrière du quartier. Tout près du pont National, se dressent les bâtiments de la sucrerie La Jamaïque, une raffinerie qui emploie beaucoup de femmes et d’étrangers dans des conditions inhumaines. Une visite s’impose et le commissaire va vite remarquer de drôles de pratiques. Gabriel et Roger vont être amené à collaborer dans la poudrière qu’est devenue Paris avec son écheveau de trafics, de corruptions, d’intimidations en tout genre, jusqu’à faire tomber des masques hideux…
Dans ce premier opus d’une série prévue en cinq tomes, le roman fait la part belle à la partie historique tout en servant une enquête policière d’excellent niveau. Ce n’est pas un thriller, mais nombre des composantes historiques le rapprochent de ce genre littéraire.
Le romancier retient, en effet, une période charnière peu de temps avant l’arrivée au pouvoir du Front Populaire. Le pays vient d’être secoué par le scandale Stavisky, un escroc, au cœur une affaire de faux bons au porteur, en lien étroit avec des personnalités. De plus, les conséquences du krach boursier de 1929 engendrent la misère. Et puis cette manifestation antiparlementaire, organisée par l’extrême-droite, qui s’est transformée en émeute devant La Chambre des Députés, faisant dix-neuf victimes et plus de mille blessés. Les forces de gauche tentent de se mobiliser voyant l’émergence forte du fascisme. Mais les responsables des deux grands partis, communiste et socialiste, se mènent une lutte sourde. Maurice Thorez ne veut rien lâcher de son pouvoir absolu sur le parti.
Alexandre Courban, qui a consacré sa thèse portant sur L’Humanité de 1904 à 1939, connaît parfaitement son sujet et il fait vivre de façon exceptionnelle le monde du travail manuel décrivant les situations misérables des ouvrières, exploitées comme des esclaves. Il reconstitue cet univers du travail disparu qui se situait dans le sud-est de la capitale.
Il décrit de façon très vivante la fièvre populaire, le sort des ouvrières, les bidonvilles qui entouraient les usines. Sa reconstitution du Paris des années 1930 est superbe d’érudition.
En fin de volume, il donne une suite très intéressante des grands événements qui ont marqué l’année 1934, une courte biographie des principaux personnages historiques qui traversent le récit, une petite notice sur les principaux journaux cités dans le roman.
Un premier livre qui emporte l’adhésion tant il est attractif par l’univers décrit, que ce soit celui des damnés de la Terre ou celui des nantis, qu’ils soient politiques ou industriels.
serge perraud
Alexandre Courban, Passage de l’Avenir, 1934, Folio Policier n°1038, février 2025, 224 p. – 8,50 €.