Alain Bihr, La préhistoire du capital. Le devenir-monde du capitalisme – Tome I
Alain Bihr s’attache à saisir le capitalisme en tant que phénomène social, historique et global, à en esquisser le devenir-monde
Le sociologue Alain Bihr, après avoir multiplié les recherches sur la composition de classe des sociétés modernes, sur la montée de l’extrême-droite, ou sur les mécanismes de reproduction des rapports sociaux, s’attache, à travers une tétralogie dont voici le premier volume, à saisir le capitalisme en tant que phénomène social, historique et global, à en esquisser le devenir-monde.
Les premières recherches marxistes sur la fin du féodalisme et sur les origines du capitalisme datent de l’après-guerre, à un moment où la question de la transition d’un régime social à l’autre se posait dans toute son acuité, en référence à deux exemples historiques distincts : le cas de figure de la construction du socialisme dans les pays de l’Est européen et celui de l’abolition du régime colonial dans la périphérie du système-monde. Initiées par des Anglo-Saxons (Maurice Dobb, Paul Sweezy), les études ont rapidement gagné les autres pays, trouvant un écho en France notamment auprès des historiens de la Révolution française (Albert Soboul, Georges Lefebvre…). Malgré la richesse des contributions, des hypothèses et des pistes explorées, le débat s’est finalement tari, tarissement rendu inévitable par la frilosité croissante des historiens, des économistes et des sociologues à l’égard des schémas d’explication globaux et, consécutivement, par le délaissement des niveaux d’analyse macro-temporelle et macro-spatiale dans les sciences sociales.
Alors que le contexte de ces premières recherches s’avère aujourd’hui dépassé, Alain Bihr repose la question des origines du capitalisme. Il reformule la question non plus essentiellement dans le cadre de la problématique de la transition d’une forme sociale vers une autre, mais par rapport au constat, étayé par les réalités de l’économie contemporaine, de la tension globalisante et de la propension qu’a ce mode de production à se faire monde. C’est cette dynamique de « devenir-monde » qu’il se propose d’explorer et de définir à travers les grands moments du développement du capitalisme, de ses origines jusqu’à ses tendances les plus récentes. Le premier volume, La préhistoire du capital, outre une introduction générale présentant sa démarche et le fil directeur de sa recherche, propose de reconstituer la période historique correspondant la fin du féodalisme européen et, corrélativement, à l’enfantement du monde du capital.
Une des forces et des qualités de l’ouvrage est le recours à un schéma d’explication général, construit à partir d’une lecture fine et très étayée des œuvres du Marx de la maturité, schéma dont l’introduction générale dessine les contours. Ce détour théorique, clair et précis, se révèle éclairant et donne une cohérence globale à l’ouvrage – cohérence en elle-même remarquable face au foisonnement de faits et d’événements que l’auteur a dû organiser. Une idée forte est à dégager de cette introduction : le procès de genèse du capital est strictement distinct de son procès de mise en mouvement exposé dans Le Capital. Ce dernier résume cette mise en mouvement par une formule : A-M-P-M’-A’. Soit l’investissement du capital-argent (A) dans des marchandises (M) visant à produire (P) pour extraire une marchandise à la valeur supérieure à celle des marchandises auparavant acquises (M’), dans le but d’obtenir par sa vente un capital-argent supérieur à la somme présente au départ (A’). Selon Bihr, le début logique de ce procès de valorisation du capital, le capital-argent A, ne donne pas nécessairement le procès d’apparition historique du capitalisme. Ce n’est donc pas la constitution d’un capital par les plus fortunés – phénomène pluriséculaire -, ni même l’investissement de ce capital dans le commerce marchand loin de toute thésaurisation, qui explique l’apparition du cycle de mise en valeur du capital et donc du capitalisme comme forme de société. Bihr critique la thèse du développement continu et pluri-millénaire de l’échange marchand – ce qu’il appelle le paradigme libéral – et propose de rechercher dans les mécanismes de fonctionnement du système féodal, les causes de la transition vers le capitalisme.
Pour ceci, il construit un modèle d’explication de fonctionnement du féodalisme, modèle opposé aux autres modes de production cités par Marx – les systèmes antiques et « asiatiques ». Les caractéristiques propres au mode de production féodal expliqueraient la germination du capitalisme en Europe, alors que ce phénomène n’est pas constatable hors de ce continent, sauf au Japon. Une subversion marchande du féodalisme découlant des trois caractéristiques suivantes aurait entraîné la croissance des échanges marchands et aurait posé les prodromes du capitalisme. Ainsi l’orientation exclusive des villes médiévales vers les activités économiques, le contrôle, relatif mais réel, des paysans sur leurs moyens de productions et notamment sur la terre, et la multiplicité des centres de pouvoir politique propres à l’Occident médiéval auraient provoqué la mise en rapport de ces différentes entités sociales dans le cadre de rapports marchands d’échanges. Une telle mise en rapport aurait été impossible dans les sociétés asiatiques et antiques du fait du contrôle des villes par le pouvoir politique et par le très faible contrôle des producteurs, qu’ils soient esclaves ou paysans assujettis à l’impôt, sur leurs conditions de travail. Cette croissance des rapports marchands aurait créé un tissu dense d’échanges sur tout le territoire, logique différente du commerce au « long cours » constatable dans la plupart des sociétés humaines connaissant l’écriture.
L’explication de Bihr, à la fois et cohérente et systématique, n’exclut pas pour autant une vraie prise en compte des contingences historiques : ainsi la longue crise du féodalisme des XIVe et XVe siècles est bien étudiée, dans toutes ses dimensions, de la Guerre de cent ans à la Peste noire, des révoltes paysannes des Jacques à celle des ouvriers du textile italiens, les Ciompi. L’auteur alors prend alors en compte l’ensemble des facteurs historiques, qu’ils soient économiques mais aussi démographiques, climatiques ou politiques. L’auteur associe ainsi sans difficulté causes contingentes et causes structurelles dans un chapitre indéniablement réussi.
On peut cependant regretter que l’auteur n’ait pas établi une comparaison avec les sociétés précapitalistes des autres continents. Elles aussi ont connu des moments de croissance intensive des rapports marchands puis des temps de crises générales. Sur ce point les exemples de l’Islam de la période classique ou de la Chine impériale semblent éclairants. Alors que leurs caractéristiques différent effectivement des sociétés féodales européennes, des phénomènes d’ordre similaire semblent bien y avoir opéré. Il me semble que Bihr pâtit ici de sa reprise très fidèle de la typologie établie par Marx dans les Grundrisse. Malgré sa portée heuristique, cette typologie a été remise en cause largement depuis plusieurs décennies, le concept de « mode de production asiatique » ayant été critiqué puis abandonné. Peut-être eût-il fallu se montrer plus « marxiste » ici, dans le sens de l’appartenance à une orientation de recherche inspirée de Marx et de ses successeurs, que strictement « marxien ».
Une meilleure prise en compte des recherches marxistes aurait impliqué une discussion franche des débats antérieurs sur la question, débats que nous avons déjà évoqués. Or cette discussion est absente des pages d’un volume pourtant épais et dense, tout comme sont absentes les pistes de recherche parcourues récemment dans le monde anglo-saxon par Robert Brenner, Ellen Meiksins Wood ou Benno Teschke. Ces auteurs ont élaboré un modèle d’explication alternatif à celui de Bihr : la transition au capitalisme ne serait pas tant un phénomène propre au féodalisme européen que le fruit d’une suite de contingences apparues en Angleterre dans le sillage de la grande crise des XIVe et XVe siècles. La prise en compte de ce paradigme – paradigme riche et provocant mais sans doute critiquable, aurait constitué plus qu’un hommage obligé à la littérature propre à ce sujet : elle aurait permis à Bihr de préciser le rôle joué, dans son explication, par des notions comme celles de la « lutte des classes », ou des « forces productives », notions présentes dans La préhistoire du capital, mais dont le poids et les articulations n’apparaissent pas toujours clairement. Ce livre très stimulant et aux qualités indéniables y aurait sans doute gagné.
b. eychart
![]() |
||
|
Alain Bihr, La préhistoire du capital. Le devenir-monde du capitalisme – Tome I, Éditions Pages deux coll. « Cahiers libres », novembre 2006, 456 p. – 38,00 €. |
||

One thought on “Alain Bihr, La préhistoire du capital. Le devenir-monde du capitalisme – Tome I”
J’ai été surpris qu’Alain Bihr, un communiste libertaire ait apporté son soutien aux thèses conspirationnistes d’Annie Lacroix-Riz dont je démonte la logique dans cette vidéo :
http://www.dailymotion.com/video/x446k6h_annie-lacroix-riz-historienne-ou-militante-politique_school