A. Jodorowsky (scénario) & O.G. Boiscommun (dessin), Pietrolino – Tome 1 : « Le clown frappeur »
Aux mains agiles du mime Pietrolino répondent les crayons magiques d’O. G. Boiscommun…
Voici quelques années, Alejandro Jodorowski avait écrit à l’intention de Marcel Marceau la trame d’un mimodrame qui, hélas, ne fut jamais transposé sur scène. Après maints aléas – pour connaître les détails du parcours un peu mouvementé de ce scénario, mieux vaut lire ici le récit d’Olivier Boiscommun – l’histoire de Pietrolino, le mime qui fait acte de résistance en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, se concrétise enfin à travers une bande dessinée…
Pietrolino et ses partenaires Colombella et Simio, avec pour tout bagage un castelet et quelques accessoires, vont de rues en bistrots et s’efforcent d’apporter un peu de divertissement aux gens tandis que règnent, dans la Capitale, attentats à l’explosif, raffles et exécutions sommaires. À sa manière, Pietrolino résiste : il a pour habitude de clôturer ses spectacles par un éloquent jeu de mains qui ravit le public… Le temps d’enfiler un gant bleu-blanc-rouge, un autre porteur de la croix gammée dans son cercle blanc sur fond rouge, puis de s’effacer derrière le rideau écarlate de son castelet, il joue, de ses seules mains magiques aux doigts agiles, la victoire écrasante de la France sur le IIIe Reich. Un geste d’artiste que n’apprécient guère les soldats allemands : suite à la trahison d’une Colombella avide d’argent et pactisant avec un cafetier collabo, un groupe de soldats pénètre dans le café tandis que Pietrolino achève, d’un tour de main, de terrasser le monstre nazi. Les représailles sont immédiates : les soldats s’emparent de Pietrolino et l’officier lui écrase les mains à coups de botte. Elles sont fichues, définitivement paralysées…

Pietrolino et Simio finissent dans un camp. Blessé dans son corps, le mime mutilé l’est surtout dans son âme d’artiste, désormais privé de son principal moyen d’expression. Et que dire de son cœur : il a vu Colombella le trahir pour quelques billets, il verra que sa duplicité ne s’arrêtait pas là… Malgré tout Simio et lui survivent. Sonne enfin l’heure de la Libération. Mais la vie d’une paire de saltimbanques rémunérés « au chapeau » dont l’un a perdu l’usage de ses mains n’est pas facile. Jusqu’au jour où ils se trouvent face à Alma : la fillette qui, du coin de l’œil, avait assisté à la dernière représentation de Pietrolino, a récupéré le castelet abandonné et mime à son tour les fonds marins. Elle se débrouille bien, constate Pietrolino. Voilà un nouveau trio constitué. Et Pietrolino, que Simio avait déjà réussi à rassérener, retrouve un peu de joie de vivre. Mais l’amour s’en mêle…
L’histoire de Pietrolino est racontée par son compère Simio. Lui avoir confié le rôle de narrateur est une option astucieuse : très proche de Pietrolino, son « je » vaut presque pour celui de son compagnon ; mais en tant que personnage autonome, sa voix exprime aussi un point de vue extérieur. Pietrolino devient ainsi un être un peu mystérieux, qui souffre en silence, et occupe le devant de la scène mais de manière infiniment humble et profonde. La posture particulière de Simio permet une grande latitude narrative et de passer d’un regard panoramique si l’on veut, posé sur l’environnement et ce qui s’y déroule, à des incursions plus intimistes dans les lieux secrets où naissent les sentiments.
Comme l’univers des saltimbanques, tout d’onirisme et de passions artistiques, s’oppose à la cruauté de l’environnement quotidien d’une ville en état de guerre, le dessin d’O. G. Boiscomun dresse un décor d’un réalisme limpide où se meuvent des personnages à la morphologie quelque peu éloignée de la pure exactitude anatomique – une distance que l’on remarquera plus accusée chez les protagonistes principaux. Les « figurants » – clients du bistrot où joue Pietrolino, tous ceux qui apparaissent dans les scènes de foule – ont, eux, des corps plus réalistes, comme s’ils étaient inclus dans le décor et, ainsi, projetés dans la part de réalité de l’histoire alors que Pietrolino, ses compagnons, et leurs adversaires directs appartiennent à un autre monde. Cette liberté prise par rapport à l’imitation anatomique montre, plutôt que des corps ou des visages, les altérations causées en eux par l’afflux des sentiments ou la lente progression d’une pensée. Le dessin n’est plus mimétique mais émotif ; en exagérant les postures et les expressions sculptées par les émotions, il joue sur le même terrain que la pantomime. Et la parcimonie textuelle – dialogues brefs et rares, interventions narratives peu développées – renforce l’adéquation du graphisme au sujet du récit.
Outre le très beau traitement narratif de l’histoire, tout en suggestivité, il faut admirer les couleurs, qu’il s’agisse des registres chromatiques choisis, des modulations tonales ou de la subtilité des dégradés : l’ambiance colorée de cet album est pure poésie ; elle achève de conférer au trait si particulier d’O. G. Boiscommun sa capacité unique de faire surgir la douceur dans un récit somme toute fondamentalement tragique.
Il y aurait encore tant à dire sur l’histoire elle-même, la « chair » et l’âme des personnages tels que le dessin les traduit. Mais n’a-t-on pas déjà été trop bavard à propos d’un travail qui donne si intelligemment sa part au silence et au sous-entendu… ?
Au lieu de devenir un mimodrame, l’histoire de Pietrolino est devenue, grâce aux talents conjoints d’Alejandro Jodorowsky et d’O. G. Boiscommun, un album émouvant et beau comme une fable que ferait tomber dans l’oreille d’un enfant au seuil du sommeil la voix douce d’un parent aimant, murmurant sous la paupière de la nuit close…
Au fond, le sort a-t-il été si funeste que cela en offrant à Pietrolino, en lieu et place de l’éphémérité du spectacle vivant, la pérennité d’un album de bande dessinée ?
isabelle roche
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A. Jodorowsky (scénario) & O.G. Boiscommun (dessin), Pietrolino – Tome 1 : « Le clown frappeur », Les Humanoïdes Associés, octobre 2007, 48 p. – 12,90 €. |
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