Christophe Honoré, Le ciel de Nantes
Les Solitaires Intempestifs publient en 2021 la pièce de Christophe Honoré, Le Ciel de Nantes qui sera créée rapidement au théâtre en mars de la même année dans une mise en scène de son auteur.
Pièce pour 4 hommes et 3 femmes : cinq fantômes de la propre famille de C . Honoré : KiKi, la grand-mère nantaise défunte, Claudie Puig, sa tante défenestrée, Roger Thimaux suicidé, Jacques Puig, mort à la suite d’un cancer, Puig, le grand-père catalan banni de tous et deux vivants, Honoré en personnage de lui-même et Marie-Dominique Honoré, sa mère.
Il semble bien qu’une fois encore le Théâtre soit affaire de famille comme si cette sphère à elle seule disait tout le tragique de l’existence humaine. La confrontation avec les guerres ; celle qui en ouverture de la pièce, bombarde Nantes en 1943, tue le premier mari de Kiki, puis celle plus récente, en Algérie qui fait de Roger, un soldat du contingent aux prises avec la torture.
La famille, c’est aussi les couples qui se déchirent jusqu’à la violence physique. Puig, le second mari de Kiki, illustre cette part d’ignominie intime. La mort, aussi, violente de ceux qui se suicident : Claudie, qui après avoir raté son premier suicide parviendra à se donner la mort et son oncle Roger qui, s’enfermant dans des toilettes, se tirera une balle dans la bouche.
Morts toujours, celle du père de Christophe dans un accident de la route en 1985 ou celle de son cousin germain, Frédéric, junkie emporté par le sida… Et puis malgré cette noirceur, quelques petites joies d’une famille de milieu populaire, dansant sur Spacer de Sheila, chantant du Julio Iglesias ou du Joe Dassin ou soutenant le club de foot local, fumant beaucoup et buvant aussi.
Honoré, justement, se heurte à cette question de l’écriture possible de l’histoire de sa famille du côté de sa mère. Faire un film ou plutôt écrire une pièce ? Il est à la fois écrivain et homme de cinéma depuis longtemps déjà. Son texte d’ailleurs est comme un laboratoire de ce ce choix difficile et douloureux.
Le découpage de la pièce reprend le mot séquences, élément fondamental du langage cinématographique. La didascalie inaugurale écrite à la première personne évoque « un cinéma abandonné. Presque tous les fauteuils ont disparu, la moquette a été arrachée. »
Ainsi le décor théâtral sera-t-il celui d’une salle de cinéma déjà en ruines, faisant face à la salle des spectateurs dont le fond de scène sera un écran mobile baissé ou relevé. Face à face des deux arts. Le coryphée est incarné en quelque sorte par le cinéaste-personnage, doublement metteur en scène qui, dans un film, serait sans doute une voix off : il raconte certains épisodes de la vie de la famille sous la forme fréquente du monologue.
Il veut soumettre son casting (il n’a retenu que certains membres de cette nombreuse famille dans la distribution) à ceux qui, entre morts et survivants, règlent plus ou moins leurs comptes. Les dialogues ont souvent des airs de combat.
Il avoue d’ailleurs son incapacité à tourner ce film-là, ce film qui parle des siens, qui parle de gens simples et pas des bourgeois qui hantent sa vraie filmographie. Il ne trouve pas les acteurs qui puissent incarner ses proches. L’autobiographie semble échapper à cette langue des images et pas au langage dramatique.
Rendre possible ce film serait en vérité un acte de trahison. Il ne reste plus que des « essais fantômes » à leur montrer ou à la fin de la pièce de vieilles photos comme celles qui remplissent les albums de famille.
La dernière séquence de la pièce porte de le titre d’une chanson de Lou Reed, dans l’album The Raven, Vanishing act. It must be nice to disappear… Il ne reste plus qu’à disparaître. Ainsi le personnage de Christophe reprend-il une dernière fois la parole. Et de redire, sur le mode des adieux définitifs, l’impossibilité « d’imprimer quelque chose sur la pellicule ».
Les morts s’évanouissent hors du plateau : l’écran est blanc et la salle-décor enfin déserte. Christophe et sa mère, les derniers vivants, demeurent face aux spectateurs.
L’écran vide de l’impossible film derrière eux et le plateau plongé dans le silence des mots du théâtre.
Noir.
marie du crest
Christophe Honoré, Le ciel de Nantes, Les Solitaires Intempestif, 2021 – 15,00€.
Chez le même éditeur : Dear Prudence, collection jeunesse, 2022.