Le Ciel de Nantes (Christophe Honoré)

Le Ciel de Nantes (Christophe Honoré)

«  Très Honoré »

Pour beaucoup, Christophe Honoré est d’abord un homme de cinéma. Or Le Ciel de Nantes, pièce créée en 2021 aux Célestins, met en avant une forme de confrontation entre le langage dramatique et le langage cinématographique.

C
ette pièce pourrait-elle, en somme, à la différence du film, qui porte ce même titre, dire l’histoire intime du réalisateur, auteur et metteur en scène, celle de sa famille du côté maternel (les Puig), du côté des fous et suicidés de Nantes à partir de la jeunesse de mémé Kiki, en 1943, à l’époque des bombardements sur la ville, du souvenir au piano, au début de la représentation, de la chanson de Barbara et de celui de Jacques Demi tant admiré ?

Le plateau représente, imite une salle de cinéma des années cinquante par son décor mais figure aussi comme un redoublement de la salle du lieu de représentation : les fauteuils où prennent place les comédiennes et comédiens font face à ceux des spectateurs. Il y est forcément question de regard ou davantage de se regarder.
Les personnages de la pièce, les quelques membres de la nombreuse famille Puig, morts et vivants, nourrissent et contestent le continu du film que le jeune « Christ » tente de leur soumettre sur un écran installé derrière eux et que les spectateurs voient en même temps qu’eux.

Le cinéma en quelque sorte reste en arrière du théâtre, en fond de scène, dans un lointain qui écarte les personnages et surtout les comédiens de chair et d’os de la vie du théâtre vivant. Cette confrontation apparaît dans la symétrie du casting. Tous les comédiens de la pièce font partie de l’univers cinématographique de C. Honoré : Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Chiara Mastroianni, Stéphane Roger et Marlène Saldana.
De manière étrange, le rôle à distance d’un Christophe Honoré assez jeune est tenu par Youssouf Abi-Ayad qui, lui, échappe à cette logique tout comme plus étrangement encore, le propre frère de Christophe Honoré, Julien devient leur mère, Marie Do !

Bref, la matière cinématographique est comme vampirisée par celle du théâtre et de la vraie vie. Il n’est question, au cinéma, que d’une projection de visages d’autres acteurs et actrices (Vincent Lacoste, Anaïs Demoustier, Ludivine Sagnier, Pierre Deladonchamps…).
Sont-ils « ressemblants » ? Des ombres éclairées et rien de plus, des costumes et des perruques. Une chanson d’Alex Beaupain exhumée d’un film et le cinéma réduit à ses accessoires, de la petite lumière d’une cabine de projectionniste à une caméra légère…

Le Théâtre lui parle, chante, danse parfois en solo, en duo ou en choeur, les choses de la vie de cette famille de petites gens, sa culture populaire, celle du club de foot de la ville, des chansons de Sheila, ou de Joe Dassin… Sa traversée de l’Histoire : la Seconde guerre mondiale ou la guerre d’Algérie.
Les spectateurs du premier rang sentent aussi l’odeur des cigarettes des personnages, l’odeur du bouillon préparé pour le repas du soir. Les corps sont tout près ; ils ne sont plus de simples images en gros plans.

La famille Puig est avec les spectateurs au point d’ailleurs à un moment de franchir la frontière du plateau pour aller à leur rencontre, dans la salle. La langue dramatique elle aussi multiplie ses formes passant du récit (celui du premier accident de voiture en 1985 avec au volant Claude Honoré, le père de l’auteur sur la route de l’internat, annonçant celui qui le tuera peu de temps après) au dialogue tantôt burlesque, tantôt tragique. Le texte est plus éloquent par définition.

La fin de la pièce envisage une dernière réfutation du cinéma, en usant d’un procédé éculé des films dont l’histoire est «  réelle », à savoir montrer des photos authentiques de ceux dont la vie a servi de scenario. Ainsi la famille Puig telle qu’en elle même.
Beau vertige presque autodestructeur d’un auteur devenu cinéaste.

marie du crest

 

Le Ciel de Nantes
de Christophe Honoré

La pièce de Christophe Honoré est éditée aux Solitaires Intempestifs. Elle « tourne » en France et sera au Théâtre de l’Odéon en mars.

scénographie  : Mathieu Lorry-Dupuy
lumière  : Dominique Bruguière
vidéo  : Baptiste Klein
son : Janyves Coïc
costumes : Pascaline Chavanne
assistante à la mise en scène : Christèle Ortu

production Théâtre Vidy-Lausanne, Comité dans Paris (compagnie de Christophe Honoré)

coproduction Odéon-Théâtre de l’Europe, Célestins – Théâtre de Lyon, Comédie de Reims, TANDEM – scène nationale, Le Grand T – Théâtre de Loire-Atlantique, La Filature – scène nationale de Mulhouse, Bonlieu scène nationale – Annecy, TAP – théâtre et auditorium de Poitiers, La Coursive – scène nationale de La Rochelle, Scène nationale d’Albi, Théâtre national de Bretagne – Rennes

ce spectacle est soutenu par le projet PEPS dans le cadre du programme européen de coopération territoriale Interreg V France – Suisse

la compagnie Comité dans Paris est conventionnée par la Direction régionale des affaires culturelles Île-de-France – ministère de la Culture (2020-2022)

remerciements Famille Puig, Alex Beaupain, Benjamin Biolay, Pierre Deladonchamps, Anaïs Demoustier, Aurélien Deniel, Marina Foïs, Vincent Lacoste, Ludivine Sagnier

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