Fabienne Lorant (Odeurs de bestiaires ) congolaise blanche – entretien
Fabienne Lorant prouve que sous certains masques demeurent des profondeurs cachées. L’auteure n’est pas une simple machine à écrire des fantasmes. Son langage est moins un jeu qu’une réflexion où bien des choses surgissent.
Et si l’amour (ou ce qui s’en rapproche dans certains actes premiers) garde une place apparemment centrale, la liberté du discours fait que bien des rôles se brouillent et s’échangent. L’outrageuse ouvrageuse du sexe transforme ou capture les écrans qui ne donnent que des ersatz visuels en transformant le monde en espace virtuel.
Elle prouve combien des données apparemment anodines créent un jeu pervers aux consciences voire à l’inconscient dont elle s’empare dans un travail de jouissance. Existe dans une telle oeuvre un travail de résistance originale qui met l’artiste dans le clan des irréguliers belges de la langue.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La prescience de l’expresso que je vais me faire couler. L’arôme du café moulu, cousin du pain grillé. La trombe éphémère qui surgit de la tasse. La légère sensation de brûlure à la première gorgée. Puis l’amertume qui se déploie en saveurs de fruits interdits.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Mes parents, éleveurs, étaient très occupés. Nous habitions en pleine campagne. J’étais fille unique et la solitude était ma seule compagne à part le chien. Enfant, je ne parvenais pas me projeter dans un avenir autre que le train-train quotidien. Mes rêves dormaient dans les hautes herbes, tapis au pied des bottes de foin.
A quoi avez-vous renoncé ?
Il fut un temps où je me lançais dans des chorégraphies bien déjantées, où je dansais jusqu’à m’en étourdir. Je n’arpente plus les pistes, et ce n’est pas une question d’âge. Je ne sillonne plus, non plus, les ruelles et les sentiers. Je perds petit à petit la capacité de marcher, à cause d’un cadenas bloqué dans mon bagage génétique. Courir est un droit que la nature me confisque après m’avoir octroyé la bougeotte. C’est parfois clivant. A quel stade, à quel moment, en fonction de quoi l’immobilité deviendra-t-elle insupportable? C’est une question que je me pose. J’y apporte des réponses concrètes au jour le jour, notamment en écrivant.
D’où venez-vous ?
De Liège, en Belgique. Je suis Wallonne et francophone. Cela veut dire qu’en dehors de la carte d’identité et de quelques règles de droit qui diffèrent, je me sens Française à 99%. A part quelques idiosyncrasies, je parle, je lis, j’écoute, je regarde « français ». Dire septante et nonante ne procède que du bon sens. Nous sommes nombreux, ici, à suivre la présidentielle comme si nous étions concernés. Moins unanimes, peut-être, à espérer voir la Wallonie devenir un territoire français, a fortiori à la suite de la campagne en cours. La Belgique compte trois communautés où la dominante, en population et en ratio du PIB, est flamande. Nos parlers, nos modes et niveaux de vie divergent. Nos opinions politiques aussi. Tandis que le nord penche, parfois très dangereusement, vers les droites, le sud est toujours résolument ancré à gauche. Il faut également souligner que la région wallonne est profondément modelée par sa très importante communauté italienne. A Liège, où je vis, et à Charleroi, d’où je viens, plus d’un citoyen sur quatre est originaire de la péninsule. Un repas de roi, ici, c’est un repas italien.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
Mes parents étaient de jeunes enfants au moment où les nazis déclenchaient la 2e guerre mondiale. Leurs plaies sont restées ouvertes, comme chez tous ceux qui ont connu ces années, et perdu des pères, des soeurs, des frères. Mes parents, enfants blessés, se sont dotés d’une carapace. Comme la plupart de ceux de ma génération, j’ai été éduquée dans une forme de déni, de désaffection empreinte d’insouciance. Les souvenirs ne se libéraient qu’à la faveur de quelques verres, en fin de soirée, et là les terreurs, les douleurs et les questions sans réponse reprenaient corps. En héritage, j’ai reçu un inconsolable deuil.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Partir à la chasse dans les tréfonds du garde-manger. Cueillir quelque verdure. Se lancer dans une rissole à l’aventure. Ma recette préférée, c’est celle de l’improviste à la boussole.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres écrivains ?
Une anecdote vécue. Nous sommes en 1980. Depuis quelques semaines, je suis étudiante en journalisme. Un premier exercice d’écriture destiné à évaluer nos capacités rédactionnelles nous est soumis. Il s’agit de rédiger le compte-rendu de la cérémonie d’ouverture de l’année académique. Un amas de retranscriptions de discours est distribué. Copie « tapée à la machine », double interligne, soixante signes par ligne, deux feuillets maximum, à remettre au cours suivant. Quelques semaines plus tard, les corrigés nous sont rendus. Mon travail est constellé de lignes ondulées, annotées du mot « germanisme ». Le professeur me demande, devant tout le groupe, si le français est ma langue maternelle. Je suis toujours une Barbare : je peux trancher, malaxer, dépecer, mettre à sac, jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul mot.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Jusqu’il y a peu, la notion d’image ne renvoyait guère qu’à deux univers, celui des souvenirs et celui de la représentation. Nous avons basculé dans le paradigme du palais des glaces. Le smiley et le pouce en l’air se substituent à la typographie. Images volées, images trafiquées, images « non conformes aux standards de la communauté », nous sommes des graines de pavot brassées dans un océan de photos, hallucinées par les flots. Cependant, la lettre n’a pas dit son dernier mot puisque, dans les échanges quotidiens, l’écrit prend le pas sur l’oral. Ces phénomènes de glissement dans la communication m’interpellent.
Pour répondre plus personnellement, la toute première image gravée dans ma mémoire est celle de mes grands-parents, debout au pied de mon lit d’enfant ; ils me font tous deux « non » de la tête. L’image est muette mais animée : un ancêtre du gif. Plus âgée, j’ai vécu une émotion extraordinaire à la Galerie des portraits, à Londres, à percevoir des centaines d’yeux posés sur moi. Le regard que restitue le peintre est tellement plus vivant que celui que capture une photo. Les images les plus fortes me viennent de la peinture. Seule la couleur interpelle, devant un Rothko. Elle est vibrante ; elle chante ; elle enveloppe. Je bois la couleur pendant que, monumentale, elle m’engloutit, elle m’avale. Nous ne sommes plus dans la représentation, ni dans le visuel. Sommes-nous toujours dans l’image ou bien hors cadre ?
Et votre première lecture ?
« Le Petit Larousse illustré ». Il n’y avait pas de livres chez moi, à l’exception de mauvaises éditions pompeusement reliées que mes parents avaient acquises, pour décorer le salon, auprès d’un marchand ambulant. Puis, j’ai trouvé un trésor dans le grenier. Au fond d’une armoire, se trouvaient une douzaine de tomes de la Bibliothèque verte ayant appartenu à ma mère. Il y avait La mare au diable et, surtout, plusieurs romans de Jules Verne. J’ai commencé à lire, sans plus jamais m’arrêter, avec Le rayon vert. Mon père me serinait : « Arrête de lire, rends-toi utile ! »
Quelles musiques écoutez-vous ?
Grâce aux Beatles, à Genesis, à David Bowie, j’ai acquis du vocabulaire et suis longtemps restée cantonnée dans le répertoire anglo-saxon de ma génération. Mais votre pluriel me plaît, car l’étourdissante culture musicale des jeunes génération d’artistes leur permet de transcender les notions de genres et de culture. Je vais régulièrement fureter dans les blogs musicaux et y dénicher des inclassables comme Tunng ou The Divine Comedy. Il y a des panels surprenants mais féconds : Roedelius et Müller, Chris Thile et Brad Melhdau, Die Anarchistiche Abendunterhaltung, Hauschka. Avec le sampling, les bruits de la rue, de la nature, les aboiements, les rires, s’intègrent dans la mélodie et la rythmique. La musique s’imprègne d’une portion de quotidien. Elle devient palpable. La transe vocale de Keith Jarett durant son concert à Cologne. Le grincement des pédales. Oui, j’aime aussi le piano… Donc, j’épingle ici un concubinage de pianistes, Riddles, de Ray Lema et Laurent Dewilde, sorti il y a environ cinq ans. Deux personnalités très différentes, deux claviers qui s’interpellent, se provoquent, se répondent. Ce n’est pas un duo lubrifié et de prémâché, c’est plutôt une compétition improvisée, un duel pacifique d’où jaillit une ondée d’harmonies entre vingt doigts et quatre pieds.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je ne relis pas. Sauf quand je suis payée pour traquer la coquille. Il y a, cependant, deux oeuvres vers lesquelles je reviens et reviendrai. La première, ce sont Les essais, de Montaigne, indigestes d’un seul trait, mais édités de manière telle qu’on puisse s’y ressourcer à sa guise. Les fleurs du mal me parlent avec la même force qu’à mes vingt ans. Enfin – mais je mets le livre au pluriel-, comment ne pas citer les aphorismes, et des auteurs belges comme Eric Dejaeger, André Stas, Jean-Philippe Querton ? Ce dernier a eu la bonne idée de créer une maison d’édition vouée au genre. Il a aussi édité mes premières fictions. Ils font souvent des lectures à haute voix, qu’ils appellent combats. Il s’envoient leurs aphorismes à la tête. Des pensées rebondissantes distillées en performance. Beaucoup plus riches que les tweets des célébrités! J’aime beaucoup les récits contés à haute voix et lire ou relire des histoires à mon petit-fils de quatre ans.
Quel film vous fait pleurer ?
J’ai au moins deux raisons de pleurer en regardant Le sens de la fête de Toledano et Nakache. D’une part, Jean-Pierre Bacri y tient le premier rôle. Sa présence à l’écran me manque et manquera. Il a endossé tous ses costumes avec une sincérité explosive et pleine de nuances. Le film raconte une fête de mariage dans un château loué pour l’occasion. Tout tourne de travers et va de mal en pis, au grand dam du maître de cérémonie (Bacri), dépassé par les bourdes et les mauvais tours de ses employés, et par des ratages auxquels une panne d’électricité générale apporte le point final. Le G.O. claque la porte, trahi, anéanti. On rit beaucoup. Aux larmes ? C’est une déclinaison réussie du thème du four qui, de plus, respecte le canevas classique « un jour, un lieu, un fait». Les torrents cathartiques vont se déverser au moment du tableau final. Un immense travelling, guidé par la musique d’Avishai Cohen nous ramène, à la nuit déjà bien avancée, en « zone sinistrée ». Elle est transfigurée. Eblouissement de mille bougies après les ténèbres. La caméra monte un escalier monumental, et pénètre par une porte-fenêtre où un orchestre s’est improvisé. Soirée feu de camp au palais. Noceurs au septième ciel. Clair de lune de miel. Réparation, réconciliation. Ce « dénouretournement » à la mise en scène hyper-théâtralisée fait pleurer d’émotion les chandelles qui l’éclairent.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Si la question m’était posée de vive voix, je traduirais spontanément « qu’y voyez vous ? ». Plus on s’écarte du tain, et plus le champ s’élargit. Je vais répondre simultanément aux deux questions. J’ai accroché, dans la salle de bains, une toile que j’ai peinte il y a quelques années. C’est un travail sur le corps humain. Elle représente ou, plutôt, elle évoque des tissus, des tubes, des grappes, des bulles. C’est peut-être l’autoportrait ressenti de mon intestin. Donc, quand je me regarde dans le miroir, ce que je vois est cette autre facette de moi-même que je ne pourrai jamais observer, sauf si je décide de me faire hara-kiri. Du reste, le matin au réveil, je pense que le miroir me reflète comme je suis, sens dessus dessous, la tête complètement à l’envers avec les cheveux qui pendouillent.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je n’avais pas compris que l’institution dans laquelle je travaillais réservait l’usage de ses valeurs fondatrices de créativité et de liberté de pensée à une catégorie des membres. Je m’adressais à mon patron en toute franchise et sincérité. Il m’a jugée rebelle, ce m’a valu définitivement le placard. Comme je craignais une sanction plus lourde, j’ai adressé mes propos amers et vindicatifs au réfrigérateur. Ces lettres, j’ai osé les écrire mais pas les envoyer. Le réfrigérateur les a conservées. C’était il y a vingt ans.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Petite, je me suis distillée un Congo personnel, nourri par les récits que faisaient de leur paradis perdu les colons belges fraîchement rapatriés. L’évocation d’Elisabethville (Lubumbashi) et la tonalité de ce nom me faisaient décoller. Les Belges ont longtemps scotomisé les réalités abjectes de la colonisation, des mains coupées aux exploitations minières esclavagistes, en passant par l’assassinat de Patrice Lumumba. Ce sont souvent les romanciers, comme David Van Reybrouck et son magistral Congo, une histoire, ou Alain Lallemand, avec L’homme qui dépeuplait les collines, qui nous collent le nez contre le miroir. Ainsi Joseph Conrad dénonçait-il, bien avant tous ses contemporains reporters, dans quel camp se tenait la plus profonde des bestialités.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Serge Delescaille, l’homme qui partage ma vie, est dessinateur. Son trait est férocement synthétique et ses inspirations nomades : il peut croquer l’actualité puis zappe dans des registres beaucoup plus fantaisistes, à l’instar d’un Sempé ou d’un Bosc. Mais le dessin de presse, qui était un espace de liberté entièrement légitime dans l’information, est en train de périr, expulsé de ses supports. Ce n’est pas uniquement à cause des caricatures et de l’attentat qui a décimé la rédaction de Charlie. C’est simplement parce que l’insolence et la désinvolture n’ont plus la cote nulle part. La scène de l’humour, à quelques exceptions près, ne dit pas autre chose. J’aime la langue de Jean Teulé, et la manière dont il dissèque au hachoir des petits moments d’histoire. J’aime Stefan Zweig dans ses biographies. Je me cacherais volontiers dans les pinceaux de Turner, dans les fusains de Vinci, dans les pigments de Vallotton ; dans n’importe quel bocal de peintre, en fait, pour les regarder travailler.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Aujourd’hui, j’aspire à une longue promenade à cheval le long de la mer. Sentir l’odeur de la bête et de l’iode monter. Caresser une crinière tout en frôlant l’écume. Serrer un dos vigoureux entre mes cuisses et onduler au rythme du ressac. Demain, j’aurai certainement une autre idée.
Que défendez-vous ?
Trois mots fondateurs qui doivent être maintenus en équilibre, à parts équivalentes, même s’ils s’opposent parfois. Trois noms féminins. Une devise. Je vous laisse deviner.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Que vaut à l’amour d’être ici écrit avec une majuscule ? Aspiration illusoire au « vert paradis des amours enfantines », à « un autre océan où la splendeur éclate », la majuscule, à trop se gonfler, nous empêchera de bien aimer. Elle mènera dans une impasse. Stendhal, lorsqu’il dit qu’ « en amour, posséder n’est rien, c’est jouir qui fait tout », souligne l’importance du moment présent et de l’échange ». On peut être amoureux. On peut faire l’amour. On peut également faire les choses avec amour. Une soirée entre amis réunis par l’amour du bon vin ou du théâtre, c’est aussi animer « l’innocent paradis plein de plaisirs furtifs.» Que ce soit dans un couple, dans un cercle proche ou plus large, le meilleur que nous puissions exploiter de notre nature est la curiosité. Parler, c’est aussi écouter, comme l’enseigne Montaigne. La découverte de l’autre est toujours une Aventure, une histoire d’amour, un bon coup. C’est un livre sans fin.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Elle me fait penser à l’animal politique qui répond toujours à côté. Plus avant, le « oui » est très à la mode. La désobéissance et l’esprit critique n’ont plus le vent en poupe. On obéit, agenouillés par milliards, comme des béni-oui-oui, des cerveaux gorgés de nouilles, devant une poignée de culs qui en sont bordés. Il y a la trouille, sans doute, mais aussi une sorte d’aphasie et d’apathie collectives, entretenues par le discours ambiant. Après avoir été abrutis par l’assommoir publicitaire égocentriste, on croit pouvoir atteindre les sommets avec des like. On ne vote plus, mais on veut être The Voice. On se fait beau devant le miroir déformant des fakes. On est wok pour la cancel culture, ou mûr pour un furieux assaut identitaire. Pourtant, depuis que Debord est mort, je n’ai plus ni lu ni entendu une seule fois le mot « aliénation ». On est amnésique, aussi : au fait, quelle était la question ?
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Vous ne m’avez pas demandé mon âge. Vous faites bien.
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 3 mars 2022.