Jacques Cauda, Surfiguration

Mysta­go­gies

Rete­nons avec quelle audace Killer traite l’érotisme en un usage tant nor­mal que per­verti des organes. La lutte des corps est totale. Les ébats des amants deviennent une créa­tion pic­tu­rale de la vio­lence, de la vio­la­tion (sans les­quelles l’amour sexuel n’aurait pu prê­ter dès l’aube des temps son ima­ge­rie aux des­crip­tions de l’extase des mys­tiques).
Néan­moins, sous cou­vert de vio­lence l’érotisme du Killer reste lié à l’espérance. L’univers vis­cé­ral, foi­son­nant, orga­nique s’extrait de la consta­ta­tion tra­gique que l’homme est sujet aux inco­hé­rents déla­bre­ments du temps. Pein­ture et stupre, éro­tisme et écri­ture créent un afflux dans tra­vail baroque et splendide.

L’artiste et ses modèles se trouvent enla­cés dans une étreinte las­cive et pro­vo­cante entre pein­ture de genre et graf­fiti qui mêle beauté et le réso­lu­ment obs­cène et gros­sier pour dis­cer­ner har­mo­nie et dys­har­mo­nie entre les diver­gentes impul­sions de l’être.
A sa manière, Killer est donc un Loup. Mais pas n’importe lequel : un Loup Andreas-Salomé.
D’une orgie com­mune jaillissent l’inspiration artis­tique et l’exaltation amou­reuse. C’est pour­quoi les femmes du Killer sont tou­jours énig­ma­tiques, presque indé­chif­frables. Cer­taines se donnent tard dans la nuit — s’ouvrant, rece­vant, éper­dues, bal­bu­tiantes, gémis­santes — et pleurent en pre­nant congé du peintre. D’autres volup­tueuses, pleine d’expérience et ne for­ni­quant pas qu’en esprit sont dévo­rantes et quelque peu putains.

Elles sont capables d’accueillir un membre consé­quent en mul­ti­pliant les mots tendres (“mon petit pigeon, mon pas­se­reau”). Un tel contraste sied comme le rouge et le noir des toiles. Les femmes gardent sou­vent la mora­lité dou­teuse du Vent qui répond à la rage des chiens et les sou­met à la pos­si­bi­lité d’un déni­vel­le­ment ver­ti­gi­neux dans ce qu’on nomme bas­sesses vicieuses et ordu­rières. Le tout en mon­tant à la fois les jockeys et leurs che­vaux.
Mais, au-delà de la femme concrète, par­ti­cu­lière, c’est son sexe qui fas­cine, hante et fina­le­ment obsède : étroite bouche mauve pâle ou antre brous­sailleux accueillant ou par­fois sinis­tre­ment étouf­fant comme un poulpe. Quant au sexe du Killer, il est entre­pre­nant et agres­sif, bélier, bou­toir, fuseau qui ne donne pas seule­ment l’heure mais plai­sir et pilon ardent.

Il peut rou­ler sur chaque mégère en étant sûr de lui, l’écrasant de son poids mais par­fois trop fébrile jusqu’à rater par l’ouverture de sa chair. L’impatiente, alors le prend, l’introduisant, l’enfouissant l’engloutissant en res­pi­rant très fort. Ce membre est repré­senté volon­tai­re­ment d’une façon sché­ma­tique. Comme pour se moquer de lui. L’élément éro­tique du catch est éga­le­ment sou­li­gné.
C’est par­tout la vio­lence de l’érotisme teinté d’humour noir jusqu’au spec­tacle du jaloux à l’affût des bruits d’une étreinte et qui frappe si fort à la porte de la chambre des amants qu’il se casse un os de la main, tan­dis que la drô­lesse dans sa fré­né­sie se fait presque éven­trer par le tau­reau dont elle jouit.

A l’horreur de la jouis­sance prend place la jouis­sance de l’horreur. Voyez encore Killer, palette à la main mais devant la quit­ter au grand bon­heur de la pas laide qui pose pour lui afin qu’adoration esthé­tique et jouis­sance éro­tique emmêlent divers types de pin­ceaux.
Si bien que toute assise de la pein­ture de bien repose sur le fon­de­ment de séants se tenant mal (l’inverse n’étant pas plus sur­pre­nant). Chaque modèle devient une oie scythe, alliée au soleil en pas­sant dans le ciel de lit, afin que toutes les Médée retournent à l’état de nature.

jean-paul gavard-perret

(Killer suite). Des­sins de Jacques Cauda.

Jacques Cauda, Sur­fi­gu­ra­tion, 2021,
voir Face­book de l’auteur et artiste.

 

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Filed under Arts croisés / L'Oeil du litteraire.com, Erotisme

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