Amerrika

Amerrika

United States of Palestine

Mouna et son fils Fadi, deux Palestiniens, se présentent au contrôle des passeports de l’aéroport de Chicago, les Etats Unis viennent d’envahir l’Irak.
« Nationalité ? »
(oubliez la version française et pensez cette question posée avec l’accent nasillard et la voix froide d’un agent fédéral américain)
« On n’en a pas« , répond Mouna d’une voix douce et timide. Cette femme ronde, aussi courageuse que maladroite, abimée par une vie sentimentale difficile est jouée de manière sensible et attachante par Nisreen Faour, grande comédienne originaire de Galilée.
« Vous n’avez pas de nationalité, vous n’avez pas de pays ?
C’est exact.
D’où venez vous ? D’Israël ?
Non, non, des territoires palestiniens
 »
Vérification du passeport au scanner..
« Occupation ?
Oui, sous occupation depuis 40 ans.
Non, non quelle est votre profession, votre métier ! Madame.
Oh ! Je travaillais dans une banque.
« 

Cette séquence simple et magique se déroule comme tout le film, dans une sorte d’absurdité aigre douce trempée dans le réel. Mouna et Fadi rejoignent une partie de leur famille installée dans le Michigan. La maman va chercher du travail et Fadi s’inscrire au lycée. Ils vont devoir faire face au déclassement, à l’ignorance et aux préjugés.

Le rêve américain est pourtant un rêve migratoire. Que devient-il lorsqu’il est porté, incarné même par la Palestine ?
La Palestine n’existe pas – c’est-à-dire en tant que territoire unique et déterminé – c’est une vague région qui comprend des territoires… c’est un cas. Allez vivre dans ce cas. Pensez être originaire de ce cas-là du monde… Pensez le rapport aux autres, quand vous êtes forgés par le contrôle, le filtrage et l’humiliation. Le déni, ça forge un sentiment national…
Même disparue, la Pologne, partagée par les grands empires à la fin du XVIIIème siècle, continuait d’exister dans le cœur des Polonais. Jean Genet dans Un captif amoureux – il faut revenir aux livres essentiels – cite une parole de chanson d’un feddai : « De l’Empire céleste si la Palestine ne descendait jamais sur la terre, serions nous moins réels ? »
D’un côté, donc, la Palestine, véritable cœur identitaire. Et de l’autre côté, les Etats-Unis, territoire existant, normé, référencé, dominateur mais à l’identité nationale insaisissable qui ne peut – et le film le dit si bien – se résumer à la façon de porter le bonnet et de bouger…
Et hop ! Mouna et Fadi ont fait le voyage entre ces deux mondes. Une migration sur le nœud gordien du monde, pas simple.

Comment ce film réussit-il à montrer avec une telle acuité et une telle douceur les problèmes qui se posent à la communauté arabe et palestinienne des Etats-Unis ? Le cliché, le manifeste ou pire l’invective, la condamnation ou la revendication communautaire étaient faciles. Totalement évités.

C’est le premier long métrage d’une réalisatrice palestino-américaine, Cherien Dabis. Elle revient dans un entretien – en complément du DVD – sur ses principales motivations qui l’ont poussée à faire ce film. Cette histoire, c’est en partie son histoire et c’est le besoin de la raconter qui ont fait d’elle une réalisatrice.
Les meilleurs intentions ne font pas les bons films. Mais ici, on comprend bien le ton authentique du film : une œuvre personnelle portée par la vie. Et je repense à une phrase d’Edgar Quinet : « Les mots les plus éloquents sont écrits sur le sable, quand ils ne sont pas soutenus par la vie.« , à transposer dans le monde des images. Ce film n’est donc pas un exercice de style, ni une simple distraction visuelle mais un portrait intime, détourné, qui donne toute sa part au collectif, au communautaire.

Et puis il y a la révolte, le geste, la volonté de dire. Filmer cette représentation communautaire, c’est aussi une façon de questionner un ordre du monde, une pax americana en somme.
Un des aspect évoqué est celui-ci : les palestino-américains paient leur impôts, une partie de ces derniers a donc servi à financer l’invasion de l’Irak et aide Israël, dans sa politique de colonisation. Des articles du New York Times et du Monde sont revenus il y a quelques jours sur cet aspect là (1).
Les questions politiques et sociales sont essentielles dans ce film, abordées de manière précise mais avec finesse et nuance. Car derrière les faits, il rand compte du vécu, du ressenti. Le cinéma peut servir à ça, exposer un « état d’esprit », un état d’âme… pour ce film là, il faut aller plus loin, et parler d’un état d’être… d’un état d’être au monde.

Parfois le cinéma peut servir à faire voir et sentir des mondes inconnus, des mondes silencieux, des cœurs de migrants oubliés, dans des terres nullement hostiles, mais ignorantes. Le cinéma peut servir à désarmer l’hostilité et prendre, comme ici, la forme d’un subtil murmure qui sait se faire entendre parce qu’il porte en lui le charme des hybrides, ou des traits d’union, comme on voudra.

 

NB
 : (1)Les articles évoqués : Sur le site du Monde
Sur le site du New York Times

camille aranyossy

Cherien Dabis, Amerrika, avec Nisreen Faour et Hiam Abbass, couleur, 1h32, VOST et VF, Memento films &Editions Montparnasse, avril 2010, 15 €.
Bonus –
« Amerrika, l’avant première »
Entretien avec Cherien Dabis

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