Michael Collins, La Vie secrète de E. Robert Pendleton
Michael Collins offre un roman surprenant, très littéraire et à l’intrigue noire, qui nous plonge dans l’enfer d’un huis-clos universitaire.
J’en ai une d’Hemingway pour vous : quand on lui a demandé quelle était la chose la plus effrayante qu’il eût vu, il a dit : « Une feuille blanche. » Je me retrouve devant cette banalité conne.
Cette scène rapportée par Horowitz, qui, s’il est un auteur renommé, ne peut prétendre au génie de son homonyme de pianiste, est peut-être simplement imaginaire, mais si elle s’applique, c’est au pauvre Robert Pendleton. Car l’œuvre littéraire d’Horowitz peut se qualifier de « noircitude » – cette aptitude qu’a un écrivaillon à remplir et remplir des pages d’une plate banalité (on me pardonnera la redondance) qui assoira sa fortune.
Pendleton rêve du roman d’une vie qu’il est incapable d’écrire et qui justifierait la conservation de sa chaire de « creative writing » dans l’obscure université Bannockburn. Son ancien camarade d’étude et rival littéraire, le mal nommé Horowitz, a suivi une autre voie, plus facile, qui lui a assuré le succès. Et c’est à Bannockburn qu’il va participer à un colloque qui va déboucher sur un désastre. Même son suicide est à l’image de sa vie : Pendleton se rate, mais devient un légume. Adi se prend de pitié pour son ancien professeur. Une pitié obscurcie par sa culpabilité. N’a-t-elle pas été trop loin dans le mépris affiché à son égard ? Elle prend ses quartiers dans la maison de Pendleton et s’aventure peu à peu dans ses différentes parties. Sous un escalier, elle retrouve une caisse de romans édités à compte d’auteur. Le Cri est un somptueux livre écrit par Robert Pendleton, absent de toutes ses bibliographies et qui est d’un réalisme trouble. L’histoire, celle d’un psychopathe meurtrier d’une jeune fille, n’est pas sans rappeler un fait divers qui s’est passé dans la région. Le plus surprenant est que le livre contient des éléments découverts a posteriori. Adi est convaincue de la culpabilité de Pendleton. Avec Horowitz, elle republie le roman qui connaît un véritable succès et permet à Pendleton de végéter en paix. Sur ces entrefaites, débarque un policier dont la fille d’un premier mariage fait des siennes, qui s’éloigne peu à peu de sa femme et de ses deux garçons, et qui s’enferme dans des motels désespérants. Ryder, avec des méthodes barbares, va remuer toute une fange de cet endroit pour essayer de faire remonter un autre drame plus ancien, qu’il juge lié. Des éléments concordent. Une voiture, une silhouette, un modus operandi. Seul hic, Ryder n’hésite pas à abuser du harcèlement, jusque dans les forces de l’ordre. Sa principale aptitude : se créer des inimitiés.
N’est pas Ilia Petrovitch qui veut. Le commissaire qui accule l’étudiant Raskolnikov à avouer le crime sordide de la vieille usurière de Crime et Châtiment, de Dostoïevski, est un homme débonnaire, sympathique, mais chasseur sans relâche. S’il avoue avoir du respect pour Raskolnikov et être attiré par lui, ce n’est pas le cas de Ryder à l’égard du professeur. Le rapport avec Crime et Châtiment n’est pas anodin. Ce roman de Dostoïevski se retrouve tout au long de La Vie secrète de E. Robert Pendleton. Michael Collins en cite un passage en exergue :
Vous savez quel genre d’homme vous êtes selon moi ? Le genre d’homme qui resterait là en souriant à ses tortionnaires en train de lui arracher les entrailles – si seulement il pouvait trouver la foi ou un dieu.
L’enquête porte sur un professeur et non un étudiant. L’enquêteur n’a aucun soutien à attendre de sa hiérarchie et a du mal à suivre un cap précis. Ryder part à l’assaut de sa victime dans un élan qui prouve son incapacité à user d’une certaine patience, alors que le temps est l’allié de Petrovitch. Ryder n’est pas vraiment un personnage de Dostoïevski, il est plus kafkaïen. Et Collins ne s’y trompe pas, lui qui écrit, au sujet de Pendleton, mais qui peut être aussi utilisé à propos de Ryder :
[…] ça revient un peu au même que le cancrelat de Kafka : la solitude, l’aliénation.
En 1959, avec Tolstoï ou Dostoïevski, George Steiner écrivait un essai exclusif où il créait une rivalité entre les deux plus grands écrivains du XIXe siècle pour le titre très honorifique de plus grand romancier épique de tous les temps. Avec le double paradoxe qui était, d’une part, la présence à leurs côtés d’Homère et de Shakespeare, deux génies qui ne sont pas des romanciers mais des écrivains de la romance, et, d’autre part, en partant du postulat que le plus grand des romans était l’œuvre de Cervantès, le fameux Don Quichotte de la Mancha. Ce en quoi il rejoignait Borges, Borges de l’époque de la fin de ses Conversations à Buenos Aires avec Ernesto Sabato (10/18 « Domaine étranger » n° 3734). Michael Collins, avec La Vie secrète de E. Robert Pendleton, réussit un roman inclusif, qui aurait pu s’appeler Dostoïevski, Kafka, Nietzsche Cervantès et les autres. Car c’est un roman de la rencontre des genres et des types. Celui qui énonce :
[…] nous ne sommes plus dans un monde fermé. Ce que redoutait Nietzsche, c’était cette perte de la loi, l’ambiguïté du crime sans châtiment, quand le criminel ne craint plus l’arrestation ! Ce que Nietzsche a anticipé, c’est la psychopathologie du crime moderne comme quête spirituelle, le désenchantement des criminels, les Don Quichotte à l’assaut des moulins à vent…
La Vie secrète de E. Robert Pendleton nous plonge dans un monde noir et littéraire, surprenant à plus d’un titre, tant au niveau des rapports (in)existants entre les différents protagonistes qu’à celui de sa conclusion effarante et sans laquelle le roman ne serait que brillant. Là, il devient purement jouissif.
julien védrenne
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Michael Collins, La Vie secrète de E. Robert Pendleton (traduit de l’américain par Jean Guiloineau), Christian Bourgois, mars 2007, 528 p. – 26,00 €. |
