Tito Topin, Sur un air de Navarro
Un préservatif peut aussi sauver la vie, Carla va s’en rendre compte à ses dépens…
– Vous ne pourriez pas baisser la musique ?
– Je peux, mais c’est pas raisonnable. Vous reconnaissez cet air ?
– Oui. Un truc à la télé.
– Le générique de Navarro. Avec ça en permanence, si je fais une connerie et qu’un flic m’arrête, il écoute la zizique, il reconnaît l’air de la série qu’il préfère, et il me laisse filer.
– Pas con.
Des préservatifs, le commissaire Bentch était sûr d’en avoir dans sa valise : des de toutes les couleurs, des de tous les parfums ou de toutes les formes. Seulement voilà, de la valise ils s’étaient fait la malle. À l’hôtel American Cup, si l’on trouve des bibles dans les tiroirs des tables de nuit, en revanche on n’y décèle pas le moindre bout de latex. Alors s’il veut baiser avec la voluptueuse Carla en chaleur qui ne demande que ça mais fait des façons parce qu’elle ne prend pas la pilule, Bentch doit se résoudre à arpenter Paris, à subir la crise du condom pour enfin trouver fortune tout en la perdant entre les mains d’un chauffeur de taxi qui lui en vend deux boîtes sur un air de Navarro.
À son retour à l’hôtel, Carla est morte, assassinée avec son arme de service qui n’aurait pas dû le quitter. Comme un malheur n’arrive jamais seul, le mari steward et presque cocu de la donzelle débarque avec fracas alerté par un coup de fil anonyme. Les meubles de la « 24 » volent presque en éclats, et c’est toute l’usine – le commissariat, enfin ceux qui sont de nuit – qui déboule parce qu’Alice, à la réception, et le meurtrier à la Renault Espace au pare-brise étoilé ont donné l’alerte. Ray Chandler, écrivain américain, se murge au cognac. Il n’y comprend pourtant goutte. Des lesbiennes japonaises découvrent le pot aux roses qui menace de sentir mauvais : Bentch a caché le corps de Carla dans une chambre voisine en attendant de découvrir qui voulait le tuer, lui. Car pour Bentch, c’est sûr, la belle Carla est une victime innocente, une de celles qui étaient au mauvais endroit au mauvais moment. Et Bentch, il en a des ennemis. Pour la plupart sous les verrous. Tous ? Sauf un… un fondu du plastique. Or plastique et latex ne font pas bon ménage.
Tito Topin ne nous emmène pas seulement sur un air de Navarro. La valse de Bentch est endiablée. Le rythme infernal. Les lettres elles aussi valsent, à tel point que par moments, Carla devient Clara sans pour autant y perdre de son charme froid. Celle à qui le commissaire fait un dernier adieu, ma jolie, celle à qui l’on souhaite un long good bye se transforme en fantôme et vient hanter l’ascenseur de L’American Cup, un peu à la manière du film Kiss Kiss Bang Bang. (Il faut voir ce remake du film du même nom avec Robert Delauney Jr et Val « Gay Paris » Kilmer, et apprécier comment ils évacuent un corps d’une chambre d’hôtel alors que la police débarque, pour comprendre.) L’écriture et les situations de ce roman, signé par celui qui est entré à la ’Série noire’ en 1982 avec Graffiti Rock (n° 1871) sont donc jouissives.
« Tito est partout », s’exclamait prophétiquement Pierre Desproges, déjà, au tribunal et à la même époque. Hymne yougoslave par excellence – « Tito Topin par-ci, Tito Topin par-là » – parfait aussi sur une partition parisienne avec influence chandlerienne. Comme les six précédents volumes de « Suite noire », celui-ci est en effet un hommage à un livre de la « Série noire ». L’averti aura bien sûr reconnu Sur un air de navaja, un roman de Raymond Chandler ayant pour héros son grand privé, Philip Marlowe (immortalisé à l’écran par le charismatique Humphrey Bogart), publié en 1952 dans la prestigieuse collection de Gallimard créée par Georges Duhamel. Mais ledit roman avait alors été amputé d’un bon tiers, et il aura fallu attendre 1992 – soit pas moins de quarante ans… – pour découvrir une traduction intégrale digne de ce nom. Les allusions ne manquent pas. Elles parsèment ce court récit de Tito Topin qui réalise un petit bijou apte à se fondre dans un ensemble qui reprend aussi le concept des couvertures de la première époque. On assiste donc on retour du carton mat avec deux à-plats de couleur dont un fixe et noir bien évidemment. Sur ce volume, le deuxième est bleu pastel. Ah oui, le titre américain est The Long Good-bye, dernières paroles de l’écrivain Ray Chandler dans le hall de L’American Cup.
julien védrenne
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Tito Topin, Sur un air de Navarro, Éditions La Branche coll. « Suite noire » n° 7, septembre 2006, 94 p. – 10,00 €. |
