Fredrik Skagen, Black-out
Une perte de mémoire spontanée fait de Steinar Blix un espion en reconversion. Ses anciens ou nouveaux amis veulent alors l’aider.
Gordon Bell est un ancien agent secret de retour en Angleterre après des années de service sur le continent. Gordon Bell est un splendide quinquagénaire, divorcé, pianiste de jazz émérite et amateur de littérature. Mais Gordon Bell est surtout quelqu’un qui a perdu sa mémoire et que sa femme recherche activement. Car cet homme est un traducteur de romans policiers norvégien qui a été accusé puis blanchi du meurtre d’une écrivain au talent naissant et avec qui il a eu une aventure d’un jour. Gordon Bell s’appelle en réalité Steinar Blix.
Cette fausse identité, il se la crée instinctivement alors qu’il se trouve dans un cimetière à l’enterrement d’un certain Jaspar, ancien des services secrets de Sa Majesté. Et Gordon Bell/Steinar Blix, au charme irrésistible et à la chance indéniable, va fuir sans cesse sa véritable identité jusqu’à ce qu’il ne le puisse plus. En effet, il va rencontrer des hommes qui vont l’aider dans sa fuite, et qui vont devenir des amis comme James qui va lui louer une chambre au rez-de-chaussée d’une imprimerie. James fait partie de cette congrégation d’anciens agents secrets qui ne peut se dépatouiller de ses vieilles habitudes et de ses anciens amis. James procure de faux passeports à qui en a besoin. Et en plus, James est norvégien, comme Steinar. Il s’appelle en réalité Morten. Et sans le savoir, il va permettre à Steinar d’accepter tout ce que son cerveau refoule.
Pendant ce temps, sa femme, qui reste persuadée de son innocence, va mobiliser ciel et terre pour le retrouver. Mais surtout, elle va devoir composer avec un teigneux journaliste norvégien qui vient s’installer dans son hôtel londonien et qui lui apprend qu’un autre Norvégien se trouve dans la capitale anglaise, l’ancien petit ami jaloux de l’écrivain assassinée ! Elle va trouver soutien auprès de son beau-père et d’une commissaire de police efficace. Une course contre la montre, contre la mort ?, débute. Car comment expliquer la présence de tous ces acteurs d’un drame inexpliqué autrement ? Mais une interrogation demeure : quel est l’élément qui a déclenché cette perte de mémoire soudaine de Steinar dans ce pub où il attendait que sa femme revienne après l’achat d’un châle ?
Avec ce roman, Fredrik Skagen nous aide à mieux comprendre ce qu’est la mémoire dans la peau. Chaque réminiscence de son passé amène à Steinar des picotements au bout des doigts. Chaque fait, chaque mot lui procurent exactement la même sensation. De la peau d’une femme au toucher d’un livre. Les éditions Gaïa – Black-out est d’abord paru dans la collection « Gaïa polar » – nous avaient habitués à de petites perles nordiques avec des auteurs comme Gunnar Staalesen au charme classique ou Jo Nesbø et son homme « chauve-souris ».
Fredrik Skagen, à la patronymie plus qu’intéressante – car il a beaucoup de points commun avec Fredric Brown : l’humour, le goût pour les situations assez farfelues -, nous propose, avec Black-out un jonglage atypique qui permet de dépasser une énigme des plus conventionnelles. Un homme compose avec deux vies dont une qu’il se façonne impulsivement. Et cet homme, qui veut se fondre dans la foule n’y arrivera pas du fait même de ses trop grandes facultés intrinsèques. Car il est brillant et facile, et qu’ainsi, il ne peut qu’attirer l’attention. D’autant qu’il est aussi très séduisant. Il y a beaucoup de John Le Carré en Steinar Blix, et pas seulement parce qu’il l’a traduit. En quelque sorte, Steinar est l’espion qui venait du Blixard !
julien védrenne
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Fredrik Skagen, Black-out (traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud), 10-18 (coll. « Domaine étranger » n° 3867), janvier 2006, 344 p. – 8,50 €. |
