Hester Knibbe, Archaïques les animaux
Hester Knibbe (née en 1946 au Pays-Bas) a travaillé toute sa vie dans la biochimie clinique et vit à Rotterdam. Son œuvre compte une quinzaine d’ouvrages qui interrogent avec acuité et distance les comportements humains confondus entre nécessité intime et culpabilité collective. Ses poèmes décapent le vernis de l’illusion d’exister sans seconde chance.
Ils révèlent aussi les doutes, la honte, la peur d’exister. Le tout entre évocations bibliques, mythologiques et contemporaines. Le texte propose une sorte de voyage sauvage :
« Interdits nous ne soufflions mot, inventoriant
le reste du corps sans nous répandre
davantage. Gravîmes la montagne le lendemain
en quête de nourriture : rien que de l’immangeable.
Aussi avons-nous abattu une innocence.
Laissant cerveau langue et joues
intacts, prenant le cœur. »
De tels avancées ou errances projettent dans une urgence absolue dans le but d’établir un lien avec nos origines et ce, dès la sortie de la nuit, la naissance des langages et des idées. Existe tout un travail de résistance pour fabriquer une continuité dans la distance physique et temporelle entre culpabilité et maternité et pour apprendre comment être enfin humain et comment faire avec celles et ceux que l’on met au monde.
L’écriture est cassante, violente afin d’entrer dans les fibres de l’humain et son histoire en diverses chevauchées. Celles-ci proposent un panorama de la durée et la constitution du vivant. La poétesse cherche « les lois de l’animal qui habite en nous » entre férocité, voracité, et notre honte de vivre au sein des mythes et des meurtres.
En conséquence elle tente de nous dégager de notre statut précaire et nous apprendre à rebâtir « une maison où accoucher en paix d’une vie qui chante et qui rugit ». Il s’agit de sortir du piège de la transparence à travers une écriture qui renvoie au point aveugle de notre archaïsme et de notre incapacité à dépasser la mort.
C’est là un paradoxe face à la modernité à travers des questions quasi scientifiques et épistémologiques. Hester Knibbe tente – contre les émeutes que nous inventons pour opacifier le monde – d’en construire un autre où l’écriture devient une réalité afin renouveler notre vie :
« Je prends la cervelle la langue et les joues,
disait l’un, mais le cœur, je le jette. »
L’auteure rassemble le tout sur le plateau du livre et dans le couloir de ses mots. Ils ne sont plus sous cloche mais s’animent hors de toute vision contemplative au milieu des animaux que nous sommes, malades de notre propre peste..
jean-paul gavard-perret
Hester Knibbe, Archaïques les animaux, traduit du néerlandais par Kim Andringa & Daniel Cunin, Vignette de Stéphanie Ferrat, Editions Unes, Nice, 2019, 80 p. – 16,00 €.
