Colin Harrison, Havana Room

Colin Harrison, Havana Room

Du lait servi à un enfant dans un verre mal rincé et voilà fichue la vie prospère, sans histoire, de l’avocat Bill Wyeth…

« La vie ne tient souvent qu’à un fil », a-t-on coutume de dire… parfois elle tient même à plus infime qu’un fil : une simple particule, voire une molécule – une molécule allergène qui ne se contenterait pas de provoquer force éternuements ou éruptions cutanées mais entraînerait de ces chocs anaphylactiques aussi spectaculaires que violents, mortels s’ils ne sont pas immédiatement enrayés.
Bill Wyeth, avocat d’affaires associé d’un cabinet renommé – un homme « arrivé » comme l’on dit, quadragénaire marié et père d’un enfant de huit ans – sera confronté à ce type d’anomalie physiologique dans des circonstances ô combien tragiques : il sert du lait à un enfant dans un verre mal rincé et provoque la mort de celui-ci – Wyeth ignorait que le jeune garçon souffrait d’une très grave allergie. Et voilà la brillante trajectoire de l’éminent avocat précipitée hors de son orbite : on commence par lui retirer ses dossiers, puis on le renvoie, sa femme et son fils le quittent… Commence alors une lente chute de Charybde en Scylla, qui le conduit à la table n° 17 d’un steak house cossu de Manhattan dont il devient un habitué, attiré autant par l’ambiance et la nourriture que par la fascinante gérante Allison Sparks. Son attrait pour ce restaurant est aussi dû à cette mystérieuse porte presque toujours close, qui semble ne devoir être ouverte qu’à des moments bien particuliers et débouche sur un endroit dont il n’est jamais question qu’à demi-mot – le Havana Room.

Un attrait qui bien sûr lui sera funeste : il s’implique dans une transaction immobilière pour le moins douteuse et, de là, de curiosités ambivalentes en motivations plus obscures, se heurtant d’abord à un cadavre gelé sur le siège d’un bulldozer puis aux énigmes dont sont chargés les personnages qu’il croise – Jay Rainey, Allison elle-même, le cuisinier-factotum chinois Ha… – Bill Wyeth est entraîné dans un engrenage tragique où les questions sans réponse se multiplient tandis que croît l’obscurité autour de cette opération immobilière conclue en pleine nuit.

L’on comprend, à la manière dont Bill Wyeth – ici le narrateur de sa propre histoire – évoque, dès les premières lignes, son autre moi et sa vie d’avant, aux maintes circonvolutions et digressions dont il usera tout au long du récit, aux précautions qu’il prend pour bien préciser les moindres détails, qu’il revient sur les événements bien après qu’ils se sont produits. Son discours est tout empreint de cette culpabilité et de cette lucidité aiguë que seul peut donner le recul nourri de réflexion. Nous frappe, aussi, l’insistance que met Bill Wyeth à souligner combien les décisions qu’il prend aux moments cruciaux de son aventure – les mauvaises, comme il se doit, celles qui vont l’enfoncer plus avant dans ce chemin meuble à l’issue de plus en plus incertaine – semblent échapper à son libre-arbitre : les tentatives d’analyse de ses motivations, qu’il pousse tout de même assez loin, reviennent presque toujours à voir à l’œuvre une sorte de destin aux voies impénétrables – ce destin qui fonde les tragédies. 

Nous l’avons dit, les digressions sont nombreuses, qui veinent ce récit dont les descriptions regorgent de détails : tour à tour réflexions d’ordre sociologique ou psychologique longuement développées à partir d’un individu observé dont les caractéristiques conduisent à des généralisations pleines de cynisme, ou bien exposé historico-économique touchant tel ou tel quartier de New York… De quoi distraire l’intérêt de quiconque pour ce qu’il convient d’appeler « l’intrigue . Eh bien non : à aucun moment ne vient la tentation de « sauter des pages » ; ces diversions se savourent pour elles-mêmes autant que pour le propos qu’elles véhiculent : Colin Harrison déploie un vrai talent d’écriture dont témoignent, notamment, des formules imagées savoureuses – parlant des filles qui, au bar, cherchent évidemment à lever un mec il dira que certaines arrivaient à leur fin, mais quelques-unes avaient une allure à finir au matin dans un étui à trombones. Et de Lipper, le propriétaire du Havana Room : Lipper avait l’heureux clapet plein de l’énergie des vieux, chez qui les idées échappent au filet des arrière-pensées pour venir librement crever à la surface des mots. – et cet étonnant passage où, en préambule à son premier contact avec le Havana Room, Bill Wyeth se perd dans une étrange méditation autour de la pluie et de l’eau au gré d’une phrase tenant sur toute une page et dont la rythmique évoque le cours d’un fleuve…

Havana Room est-il un thriller ? Sans aucun doute : les cadavres y sont, in fine, presque aussi nombreux que les points d’interrogation. Mais grâce à l’écriture de Colin Harrison et au ton singulier qu’il a su conférer au récit de Bill Wyeth – le fond tragique est nuancé d’un imperceptible penchant pour le rocambolesque et l’humoristique décelable çà et là dans quelques-unes des scènes les plus pittoresques – ce livre est bien plus qu’un thriller : c’est un excellent roman qui dépasse l’étiquetage .

isabelle roche

   
 

Colin Harrison, Havana Room (traduit par Oristelle Bonis), Belfond, janvier 2005, 451 p. – 21,50 €.

Laisser un commentaire